Je vous écris de l ’Ehpad – épisode 4

« Oh la barbe ! »

4e épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois un récit sensible de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.
Illustration de Julien Loïs

Il est 7 h 30, une AS 1 pousse le fauteuil de M. Dauriac et l’installe à sa table, face à un pilier de la salle à manger qui lui bouche la vue. Il somnole encore. « Ça va Jeannot ? », je lui demande en posant son café au lait et ses tartines. «  Ah ouais ! », répond-il, conciliant, en me regardant avec ses grands yeux bleus. Il empoigne un triangle de pain de mie ; je poursuis la distribution.

En raison des risques de fausse-route, Jeannot ne peut pas prendre son petit-dé jeuner au lit comme la plupart des autres résident·es : il doit avoir le buste bien droit. Il a donc le « privilège » d’être le premier levé, lavé, rasé, habillé. Et de passer quatre à cinq heures devant son pilier, à lécher ses doigts pleins de confiture, à repositionner la nappe ou à piquer du nez. « Ça va Jeannot ? », demande l’une ou l’autre en passant. « Ah ouais  », répond-il systématiquement. Son après-midi se passe avec quelques autres, en un demi-cercle silencieux devant la télé. À chaque étage, on trouve ces petits groupes somnolant face à une baie vitrée donnant sur rien ou devant un feuilleton inepte. Pour beaucoup, les journées à l’Ehpad sont de grandes étendues de néant percées d’irruptions plus ou moins joviales et fugaces.

Ainsi, deux rythmes s’entrechoquent : la lenteur inhérente à la vieillesse et la vitesse imposée au personnel. Lors d’une transmission 2, une AS de 53 ans soulève le problème de la perte de sens due au manque de temps : «  J’ai l’impression de gaver les personnes en leur donnant à manger trop vite. J’aimerais pas qu’on me traite comme ça ! » Problème structurel, répond la cadre de santé : ce n’est pas lié à l’établissement, ce sont les contraintes de budget.

Depuis quelques jours, je prends dix minutes le matin pour chanter avec Mme Simonetti. Je gare mon chariot, enlève les gants, me frictionne les mains au gel hydroalcoolique et m’assois dans un fauteuil de son salon personnel, ce coin de couloir qu’elle a investi. J’ajoute à son répertoire « Mon amant de Saint-Jean » et « Padam padam », elle enrichit le mien de chansons vieillottes et charmantes. La discrète Mme Bailly fredonne du bout des lèvres, l’irascible Mme Lopez hoche la tête comme si elle approuvait des paroles qu’elle ne comprend pas, une kiné interrompt un exercice de marche pour écouter ; la coiffeuse reprend le refrain en passant. Cette petite trouée dans l’irrémédiable ennui ambiant fait du bien à tout le monde.

Hélas je le paye en fin de matinée : pour terminer mes quinze chambres, le lot quotidien de l’auxiliaire en poste le matin, c’est bien souvent ma pause qui saute. Alors autant que cela profite au maximum de résident·es. Mais si Mme Simonetti aime bien avoir un petit public, elle veille jalousement à son espace privé. «  Ah non, pas elle ! », s’écrie-t-elle, alors que je tente d’inclure Mme Viguier, notre doyenne. « Elle parle trop mal ! » C’est aussi l’avis général. Moi, j’avoue, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je l’entends s’exclamer : «  Oh regardez, ces enculés ont laissé la fenêtre ouverte ! »

D’autres sont tolérées, sans plus. Je toque à la porte de la chambre face à celle de Mme Simonetti :
— Mme Milnis venez, on va chanter !
— Comment ?
— Mme Milnis, vous voulez chanter avec nous ?
— Ah bonne idée ! répond-elle chaque jour.

Elle se lève sans mon aide, grimpe sur son fauteuil roulant et attrape au passage un plaid troué et crasseux. Elle a en permanence les jambes croisées et manœuvre fort habilement son fauteuil du bout du pied. Elle chante de bon cœur « Padam padam », écourte un peu les amours des amants de Saint-Jean puis, quand Mme Simonetti attaque son répertoire personnel : « L’amououour, c’est ma chanson ! » 3, Mme Milnis s’écrie «  Oh la barbe  » et effectue une retraite dans sa chambre en marche arrière, d’une poussée du pied. « Vous avez entendu, Denis  », me demande Mme Simonetti, vexée. Le lendemain, la scène se reproduit à quelques détails près.

D’autres refusent de se joindre, par principe ou par timidité. Lili par exemple, qui prend un regard de petit animal effrayé dès qu’elle pointe le museau hors de sa chambre.
— Ça va Lili 
Elle agite la main : couci-couça.
— Fatiguée ! On est quel jour ?
— Lundi, Lili !
— Très bien, merci Denis !
J’en profite pour récupérer un verre et passer un coup sur sa table.
— Merci Denis ! On est dimanche ?
— Non Lili, lundi !
Avant de quitter sa chambre, je fais un test :
— Et demain, on sera quel jour, Lili ?
Elle fronce les sourcils :
— Ça dépend, quel jour on est ?

Denis L.

Je vous écris de l’Ehpad est une chronique qui revient tous les mois dans CQFD depuis novembre 2020. Nous les mettons progressivement en ligne. Ci-dessous les précédents épisodes :
1 : « Alors, tu vas torcher les vieux ? »
2 : « Tu commences à avoir la même mentalité que les filles »
3 : « Bonjour Claudie, vous aimez le rap ? »


1 Aide-soignante.

2 Réunion d’une demi-heure au cours de laquelle les équipes du matin et du soir échangent les informations essentielles.

3 « C’est ma chanson », Petula Clark, 1966.

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