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Culture

Mille bâtons dans les pattes


paru dans CQFD n°97 (février 2012), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 30/03/2012 - commentaires

Présenté en grande pompe le 19 janvier, le catalogue du pré-programme des réjouissances de Marseille 2013 vante beaucoup le caractère multiculturel de la ville… Comme le quartier populaire de Noailles, par exemple ? Non, justement, non. Ça, c’est ce qui doit disparaître.

« La culture a trouvé sa capitale. » La machine à générer automatiquement des mots aura méchamment chauffé, déclinant à l’envi « l’art, la citoyenneté, le populaire et le lien social » à propos de cette « ville cosmopolite » et « multiculturelle », « carrefour millénaire de la Méditerranée », ou encore « territoire d’intégration ». Les Roms, poursuivis et maltraités, vérifient quotidiennement la véracité de ces belles intentions. Les habitants du quartier des Crottes en savent quelque chose, eux qui subissent les coups de bulldozers d’Euroméditerranée et dont « Marseille 2013 » est un cheval de Troie. Au cœur de cette ville de Marseille – une des dernières grandes cités populaires en Europe –, l’association le Mille-Pattes semble rassembler, a priori, toutes les spécificités énoncées dans l’argumentaire des technocrates de la culture.

« Notre association existe depuis plus de quinze ans », dit Xavier Blaise, directeur administratif et coordinateur. Sur cette placette de la rue d’Aubagne dominée par un buste d’Homère, le local du Mille-Pattes ne désemplie pas : le flux de jeunes qui viennent se retrouver, participer aux activités ou utiliser un ordinateur est permanent. Le responsable du lieu poursuit : « Nous sommes un centre qui propose aux jeunes des activités artistiques et de loisirs. Ils viennent faire du sport, de la musique, principalement du rap, et s’enregistrer. Nous leur proposons aussi de la danse, des ateliers d’écriture… On compte à peu près deux cents adhérents. En fait, sans en avoir les capacités, nous faisons office de centre social dans ce quartier populaire où, justement, il n’y en a pas. Les six salariés qui travaillent ici sont rémunérés à coup de contrats aidés… » Pour autant, malgré la faiblesse de ses moyens, l’association s’est fait par Rémiconnaître depuis une dizaine d’années par l’organisation du festival du Soleil qui, à chaque printemps, offre concerts et sound-systems à plusieurs milliers de visiteurs et participants dans ce dédale de ruelles en plein centre de la seconde ville française. Attirant des duels de murs de sons, des stands de boissons et de grillades, cette fête ne déguise pas pour quelques exceptionnelles soirées un lieu ordinairement désertique. Contrairement à la mise en scène de ces évènements qui ne font que singer un passé révolu et souvent combattu, cette fête-là n’est pas un greffon artificiel dans ce quartier de Noailles débordant de vie et d’agitation.

« En 2010, dans le cadre de “Marseille 2013”, on a fait un dossier en bonne et due forme qu’on a envoyé dans les temps. On y parlait de faire venir des têtes d’affiches, d’investir la place des Capucins où se tient quotidiennement le marché de primeurs, d’inclure plus de jeunes dans la préparation et l’organisation, de donner une plus grande dimension à cet événement et de le pérenniser. La réponse négative est arrivée il y a six mois en forme de remerciements pour notre participation, sans plus d’explication… » Surprise ? « Avec nos quinze ans d’expérience et le fait que ce projet soit dans ce centre-ville qui concentre autant de spécificités, on pensait qu’ils nous auraient fait confiance. » Désillusion ? « Le festival du Soleil est utilisé comme publicité par des compagnies aériennes et des tours opérateurs. Quand on voit combien le multiculturalisme de Marseille est mis en avant, on aurait plutôt envie d’en rire… » Évidence ? « Le quartier est délaissé. Même les autorités le disent ! Les gens qui vivent ici connaissent de grandes difficultés pour le travail et l’habitat. Un sentiment très partagé est l’absence de reconnaissance. La fin de non-recevoir de “Marseille 2013” rajoute une couche à tous ces propos des institutions qui ne cessent de dire que dans le quartier rien ne va. »

La culture, cette « marchandise vedette » simulant les liens sociaux et culturels que l’économie s’acharne à uniformiser, aura donc d’autres lieux que ce quartier concentrant l’histoire et le présent de la cité phocéenne. Rien n’y est prévu. Cette absence confirmerait-elle l’incompatibilité radicale qu’il y a entre culture vivante et produit culturel ? Reste qu’au moins quelques regards pourront continuer à en observer le caractère mouvant, coloré et inventif. Ceux des opérateurs et autres auxiliaires de police assis devant les écrans de contrôles des caméras de vidéo-surveillance qui viennent d’être massivement installées dans le quartier…



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