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Marseille sur basse-cour


paru dans CQFD n°102 (juillet-août 2012), rubrique , par Aristide Bostan, illustré par
mis en ligne le 05/09/2012 - commentaires

L’appart’ leur a tapé dans l’œil dès la première visite : immense, bien situé et doté – mazette ! – d’une terrasse de cent mètres carrés… À cinq, le loyer indécent passant un tantinet mieux, ils se sont vite retrouvés à imaginer les usages collectifs de ce vaste espace en plein air. Cooot, cot, cot, codec !

par Rémy Cattelain {PNG}L’agence chargée de la location a la particularité d’avoir en gestion les biens d’un seul et unique propriétaire : un richissime industriel, auparavant directeur d’une huilerie marseillaise, au sujet duquel ils ont appris de la bouche d’une émissaire blasée de l’agence qu’il possédait une soixantaine d’immeubles à Marseille et autant dans d’autres villes. De patron à rentier, la désindustrialisation n’a pas fait que des malheureux… Les premiers rapports avec les tauliers ont été plutôt fluides et corrects. Tandis que, petit à petit, cette immense terrasse, un peu trop minérale et entourée de hauts murs, était verdie et agrémentée d’un mobilier des plus divers : fauteuils, tables basses, tourets de câble, la rue marseillaise est généreuse pour qui y glane.

Dans l’immeuble règne une atmosphère d’ignorance cordiale : des voisins aimables mais fuyants, à l’exception d’une famille amicale, bruyante et toujours partante pour une tchatche à la fenêtre, et d’une dame sévèrement hystérique juste au-dessus, qui donne dans l’égosillement perpétuel. Tout ça leur convenait plutôt, les haricots et le tabac poussaient, les apéros se multipliaient quand le temps le permettait, et ils commençaient presque à se sentir chez eux. Un beau jour, ils ont récupéré deux poules – des pondeuses, of course – grâce à l’entremise d’un collègue cévenol. À part quelques réserves sur les nuisances à attendre, l’idée d’accueillir des gallinacés les a bien emballés, et ils ont vite mis sur pied un poulailler avec les matériaux de récup’ qui s’accumulaient, en prenant soin de protéger largement le sol. Si la production en œufs s’est avérée décevante, tout le monde a bien dû convenir que Poule Up et Poulègue étaient du genre silencieuses et inodores. Bien élevées, quoi. Au printemps, les ennuis leur sont tombés dessus sans prévenir : les sbires de l’huilier leur ont envoyé l’huissier pour un retard de dix jours dans le loyer. Après discussions et tergiversations, l’un d’entre eux a rendu visite à l’agence pour leur faire part d’une légitime surprise – et surtout, leur faire comprendre qu’il n’était pas question de payer la facture de six cents euros. Les rires sous cape qui l’ont accueilli l’ont laissé perplexe, jusqu’à ce qu’un employé, amusé, lui lâche : « La gestionnaire veut vous voir, par rapport aux poules ! »

L’agence a découvert la volaille lors d’une visite de l’appartement du-dessus, et s’est mis en tête que c’était « complètement dépassé », sale, non hygiénique et source de nuisances. Ils ont eu beau leur expliquer qu’aux dires de l’Agence départementale d’information sur le logement, il n’existe aucune norme sanitaire contraignante à ce sujet, rien à faire : ordre leur a été donné de retirer les poules de la terrasse. Après vérification, ils ont découvert que seuls trois éléments seraient en mesure de faire s’envoler les poules : une plainte dans le voisinage, un règlement de copropriété – difficile à trouver quand le même gus possède tous les logements, le bail enfin, qui stipule, quant à lui, que les animaux domestiques sont acceptés dans la mesure où il s’agit d’animaux de compagnie. Expression bien subjective que même le code rural ne définit pas très clairement…

Les poules n’ont donc pas bougé de la terrasse pendant encore quelques semaines. Et puis l’agence est revenue et a remis le couvert, quand côté huissier, rien n’a vraiment avancé. Ils ont alors opté pour la stratégie du bambou : plier pour mieux se redresser. Les poules sont parties en stage dans une friche industrielle des quartiers nord de la ville, confiées aux soins bienveillants des camarades gardiens. Il y a quelques jours, l’un d’eux s’inquiète de quelque chien vorace. À l’appart’, ils ont réfléchi quatre secondes avant d’acter le retour de Poule Up et Poulègue. Au diable, la bureaucratie zélée ! Et s’ils veulent causer « textes de loi », ils pourront toujours leur répondre « omelette » et s’amuser un peu… Amis huiliers, désinfectez-vous : la volaille pondeuse n’a pas dit son dernier mot.



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Par Aristide Bostan


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