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Internationalisme

Les zapatistes à la conquête de l’Europe


paru dans CQFD n°199 (juin 2021), par Véro Traba & Patxi Beltzaiz, illustré par
mis en ligne le 30/06/2021 - commentaires

Partie en bateau du Mexique le 2 mai dernier, une délégation zapatiste est en route pour le Vieux Continent. Elle y passera l’été à tisser des liens avec les acteurs et actrices des luttes qui animent l’Europe. Un événement inédit : d’ordinaire, c’est chez eux, au cœur de leurs territoires autonomes du Chiapas, que les zapatistes rencontrent et accueillent des activistes du monde entier. Portfolio souvenir.

Photo de Patxi Beltzaiz

Le 13 août 1521, les soldats d’Hernán Cortés prenaient la capitale de l’empire aztèque : c’était le début effectif de la colonisation espagnole au Mexique. Cinq cents ans plus tard, les descendants de ceux qu’ils avaient prétendument écrasés refont surface et annoncent leur arrivée à Madrid le 13 août 2021. Une sorte d’invasion inversée à l’occasion de laquelle les zapatistes du Chiapas se revendiquent « porteurs du virus de la résistance et de la rébellion » – les conquistadors, eux, avaient amené la variole.

L’Europe comme première escale

C’est le 5 octobre dernier que les zapatistes ont annoncé leur voyage. Dans un communiqué au titre intrigant, « Une montagne en haute mer [1] », ils et elles écrivaient avoir décidé de « sortir pour parcourir le monde », en envoyant des délégations visiter les cinq continents, à commencer par l’Europe cet été : « Nous prendrons la route ou nous naviguerons jusqu’aux terres, aux mers et aux ciels lointains, à la recherche non pas de la différence, ni de la supériorité, ni de l’affrontement, et encore moins du pardon et du regret. Nous partirons à la recherche de ce qui nous rend égaux. » Plus concrètement, il s’agit de prendre le pouls des luttes en cours en Europe et de tisser des liens avec celles et ceux qui combattent « un système exploiteur, patriarcal, pyramidal, raciste, voleur et criminel : le capitalisme ».

Le périple a d’ores et déjà commencé : le 2 mai, un voilier a levé l’ancre de la côte caraïbe pour six à huit semaines de navigation. À son bord, l’« Escadron 42 » : un équipage composé de quatre femmes, deux hommes et un·e autre (unoa otroa) – qui se définit comme transgenre. D’ailleurs, c’est cette personne-là, Marijose, qui débarquera en premier au port de Vigo, en Galice. Dans un trait d’humour cinglant, le sous-commandant Galeano a décrit ce premier pas comme « une claque avec un bas noir pour toute la gauche hétéropatriarcale ». Dans un deuxième temps, plus de 160 personnes, essentiellement des femmes, les rejoindront en avion.

Ce n’est que la seconde fois – et la première depuis 1997 – qu’une délégation zapatiste se rend sur le Vieux Continent. Il s’agit donc d’un véritable événement qui va mobiliser tous les soutiens de la première heure mais aussi toutes celles et ceux qui veulent construire une humanité sans frontière. La liste prévisionnelle des territoires d’accueil est longue : Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Catalogne, Sardaigne, Chypre, Croatie, Danemark, Slovénie, Finlande, France, Grèce, Pays-Bas, Hongrie, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays basque, Pologne, Portugal, Royaume-Uni, Roumanie, Russie, Serbie, Suède, Suisse, Turquie, Ukraine… et bien sûr Espagne.

Une tradition d’accueil

Depuis ses débuts [2], la rébellion zapatiste a toujours été tournée vers le monde. Un inventaire à la Prévert ne suffirait pas à recenser toutes ses initiatives militantes rassembleuses, mais citons-en quelques-unes des plus marquantes.

En juillet 1996, les zapatistes invitent plus de 5 000 personnes provenant de 42 pays lors de la première « Rencontre intergalactique pour l’humanité et contre le néolibéralisme ». Une appellation ambitieuse qui montre bien leur visée internationaliste. Entre 2007 et 2009, ils organisent trois « Rencontres des peuples zapatistes avec les peuples du monde ». Par la suite, ils n’hésitent pas à mélanger les genres, comme lors du premier « Festival mondial de la rage digne », en 2007, où la musique devient une arme aussi efficace que les discours politiques. 

On peut également évoquer la « Petite école zapatiste » organisée en 2013/2014 : une université populaire centrée autour de cinq thèmes – l’autonomie, les femmes, la résistance, la justice, la démocratie. Il y eut aussi le « Festival mondial des résistances » en 2014, où furent invités de nombreuses organisations et collectifs en lutte contre les mégaprojets inutiles, dont des représentant·es de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Dans de telles rencontres, l’autonomie se décline dans toutes les langues et les luttes convergent à la recherche de voies d’émancipation, alimentées par des séminaires de haute volée comme celui sur « la pensée critique face à l’hydre capitaliste » de mai 2015.

Et puis, inoubliable, il y eut les deux « Rencontres internationales des femmes qui luttent », en mars 2018 et décembre 2019, où plusieurs milliers de femmes des quatre coins du monde se retrouvèrent pour dénoncer un système patriarcal assassin [3]. Chez les zapatistes, la place des femmes n’a jamais été anecdotique et, aujourd’hui, leur visibilité est une priorité systématique. Une posture d’autant plus vitale dans un pays où le taux de féminicides est l’un des plus importants au monde.

Bientôt, cumbias et déhanchés

C’est grâce à ce travail de longue haleine, à ces ponts fraternels qui se sont construits, à ces réseaux de solidarité indéfectibles, qu’une délégation zapatiste traverse aujourd’hui l’océan pour venir jusqu’à nous. Chez leurs sympathisant·es de toute l’Europe, le désir est fort de leur offrir un accueil à la hauteur de ce qu’ils représentent. Depuis plusieurs mois, les projets et les activités se peaufinent à l’intérieur de chaque groupe local. En France, on parle d’échanges avec des Gilets jaunes, des collectifs en lutte contre de grands projets inutiles, des groupes féministes ou encore des collectifs de soutien aux migrants. L’impatience n’est pas loin de pointer le bout de son nez... En attendant que les zapatistes posent le pied sur la terre ferme, on peut suivre leur périple grâce aux récits et vidéos postés sur le site « Enlace zapatista ».

Mais laissons-leur le mot de la fin : « Si l’on réussit à débarquer et à embrasser avec la parole ceux qui luttent, résistent et se rebellent là-bas, alors il y aura de la fête, des danses, des chansons, et cumbias et déhanchés feront frémir les sols et les ciels éloignés les uns des autres. » Une promesse des plus alléchantes, impossible à refuser. Et d’ici là, bon vent !

Véro Traba


Photos de Patxi Beltzaiz


- Cet article a été publié dans le numéro 199 de CQFD, en kiosque du 4 juin au 2 juillet.

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Notes


[1Il s’avère finalement que La Montaña est le nom du bateau à bord duquel les premiers membres de la délégation ont entrepris de traverser l’Atlantique. Le communiqué est disponible à la lecture sur le site « Enlace Zapatista ».

[2Le soulèvement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) remonte au 1er janvier 1994.

[3Lire « Chez les zapatistes, un monde de femmes en lutte », CQFD n° 185 (mars 2020).



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