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Prisonnier politique au Mexique

Miguel Peralta est libre


paru dans CQFD n°181 (novembre 2019), par Patxi Beltzaiz, Véro Traba, illustré par
mis en ligne le 16/12/2019 - commentaires

Accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, Miguel Peralta vient de passer plus de quatre ans en prison. Anarchiste indigène, il a payé son soutien à l’assemblée communautaire de son village, face au système dévorant des partis politiques. Récit.

Photo Patxi Beltzaiz {JPEG}

Un village portant le nom d’un anarchiste ? Bienvenue à Eloxochitlán de Flores Magón, dans la Sierra Mazateca, au nord de l’État de Oaxaca, dans le sud du Mexique. C’est là qu’est né, en 1874, le célèbre anarchiste Ricardo Flores Magón, considéré par l’histoire officielle comme un précurseur de la révolution mexicaine de 1910. Le « magonisme » défendait l’idée que la révolution sociale doit s’appuyer sur la vie communale indigène, sur la propriété collective de la terre, l’aide mutuelle.

Miguel Peralta, indigène mazatèque, anarchiste, a été emprisonné quatre ans, cinq mois et quatorze jours pour avoir défendu l’assemblée communautaire d’Eloxochitlán. Il vient d’être libéré lundi 14 octobre par une nuit de pleine lune.

« Us et coutumes »

Jusqu’au milieu des années 1990, Eloxochitlán, comme de nombreuses municipalités de l’État de Oaxaca, est régi selon le système communal des « us et coutumes ». Le conseil des anciens et l’assemblée communautaire désignent leurs autorités traditionnelles, sans passer par les élections et les partis politiques. Les autorités servent leur communauté durant un an, sans aucune rémunération. Leur rôle est d’organiser le travail communautaire ainsi que toutes les charges liées à ce système d’organisation sociale.

À partir de 1997, différentes réformes visent à affaiblir ce fonctionnement traditionnel en permettant aux autorités municipales de capter et gérer les financements publics hors du contrôle de la communauté. Être maire n’est alors plus une charge, mais un moyen de nourrir ses ambitions personnelles et de s’enrichir.

À Eloxochitlán, quelque temps après la Commune de Oaxaca (2006) [1], les partis politiques, toutes tendances confondues, commencent à s’immiscer au sein de l’assemblée communautaire. En 2010, un certain Manuel Zepeda Cortès entame une véritable campagne électorale. Son prosélytisme va jusqu’à distribuer de l’argent pour s’assurer des votes, générant ainsi une fracture au sein d’une communauté extrêmement pauvre.

Le mandat de Zepeda est synonyme de violences et d’emprisonnements. La peur s’installe dans la communauté. La famille Zepeda s’enrichit en accaparant les ressources naturelles. Pour s’assurer du contrôle d’Eloxochitlán, les Zepeda tentent d’éliminer par tous les moyens la continuité de l’assemblée communautaire. En 2012, Pedro Peralta, membre de l’assemblée, est arrêté, torturé et emprisonné durant trois ans sous l’accusation fallacieuse de « port d’arme ». Au Mexique, la fabrication de délits est couramment utilisée pour emprisonner les opposants et imposer la soumission des communautés indigènes.

En décembre 2013, malgré un climat d’hostilité intense, l’assemblée communautaire met fin au mandat de Zepeda, et désigne de nouvelles autorités municipales selon les « us et coutumes ».

Une analyse de l’exercice fiscal de 2013, le dernier du règne Zepeda, révèle la disparition de 20 millions de pesos – près d’un million d’euros. La pression monte d’un cran dans la communauté. Les enfants, Manuel et Elisa, prennent fait et cause pour leur père. Le clan se serre les coudes et occupe de force la mairie. À aucun moment, les autorités de l’État de Oaxaca n’interviennent pour mettre fin à cette situation.

Cinquante ans de prison

Le 14 décembre 2014, la situation dégénère violemment. Le clan Zepeda attaque l’assemblée communautaire réunie pour désigner une nouvelle autorité agraire. Sept personnes sont blessées par balle. Après un premier mouvement de dispersion, l’assemblée parvient à contre-attaquer et à arrêter le fils Zepeda en possession d’une arme à feu. Ce dernier sera remis aux policiers de Huautla, chef-lieu de la Sierra Mazateca. Il décédera quelques heures plus tard dans des conditions douteuses. Huit personnes de l’assemblée communautaire sont immédiatement emprisonnées.

Des centaines de policiers envahissent le village et instaurent un véritable état de siège. La chasse est ouverte. Trente-cinq mandats d’arrêt sont émis contre des membres de l’assemblée communautaire pour homicide contre le fils Zepeda et tentative d’homicide contre Elisa Zepeda. Opportunément, celle-ci va se présenter comme une victime de la violence des hommes. Un thème porteur, dans un pays où les féminicides sont en augmentation constante.

Miguel Peralta (le fils de Pedro), comme de nombreux autres, doit se cacher. Il est interpellé le 30 avril 2015 à Mexico par des hommes en civil. Pendant plus de vingt heures, personne ne sait où il se trouve, jusqu’à qu’il réapparaisse à la prison de Tlaxiaco, dans l’État de Oaxaca. Entre avril 2015 et février 2018, six autres membres de l’assemblée communautaire sont arrêtés.

Par la suite, Miguel est incarcéré à Cuicatlán, à trois heures de route d’Eloxochitlán. Son procès se déroule au tribunal de Huautla où la collusion entre la justice et le clan Zepeda ne fait aucun doute. Du côté de l’accusation, aucune preuve n’est apportée quant à la présence de Miguel lors des affrontements de décembre 2014. Les témoignages sont contradictoires et incohérents. D’ailleurs, plusieurs témoins à charge ne se présentent pas devant le tribunal. Miguel, lui, clame son innocence.

En 2016, Elisa Zepeda, qui tient toujours la mairie par la force, se fait élire en dehors de tout respect des « us et coutumes ». En décembre 2017, lassé des entraves permanentes à son procès, Miguel demande à clore la phase d’investigations. L’audience finale a lieu le 28 septembre 2018 : pour cause de négligence de l’administration judiciaire (on a « oublié » d’envoyer à la prison son ordre de transfert), Miguel ne peut pas y assister. Le 26 octobre 2018, après huit jours de grève de la faim, Miguel est condamné à cinquante ans de prison pour homicide et tentative d’homicide.

Le 1er juillet 2018, Elisa Zepeda avait été élue députée au Congrès de Oaxaca sous l’étiquette Morena (Mouvement de régénération nationale), parti politique du nouveau président mexicain (de gauche), Andrès Manuel Lopez Obrador. Pendant que Miguel croupit en prison, Elisa gravit à grands pas les marches du pouvoir...

Roberto Lopez Miguel, membre du collectif Los Otros Abogadoz et avocat de Miguel, lance une procédure d’appel. Au vu des irrégularités du procès, le Tribunal supérieur de justice de l’État de Oaxaca annule la peine de cinquante ans de prison et impose au juge de Huautla de réaliser une nouvelle audience finale.

Libérer ses compagnons

L’audience a lieu le 19 septembre dernier et Miguel y plaide son innocence. À la sortie du tribunal, il se déclare en grève de la faim pour obliger le juge à dicter la sentence sans tarder.

Au Mexique, comme à l’international, des collectifs multiplient les actions de solidarité pour exiger la libération du prisonnier politique Miguel Peralta. Des médias nationaux comme Aristegui Noticias, Gatopardo et Proceso suivent l’affaire. Le Congrès national indigène exige sa libération. Tous ces éléments contribuent à contrer le discours médiatique de la députée Elisa Zepeda.

Lundi 14 octobre 2019, Miguel en est à son vingt-sixième jour de grève de la faim. Peu avant minuit, il est remis en liberté. Seuls ses parents sont informés. Depuis Oaxaca, on s’entasse à quelques-uns dans une camionnette pour rejoindre Cuicatlán sans aucune certitude sur sa libération. Arrivés à destination, on retrouve Miguel libre, amaigri, heureux. La nuit sera blanche sous une lune accueillante.

Dès le lendemain matin, Miguel doit quitter l’État de Oaxaca pour éviter de possibles représailles. Il est impensable pour l’instant qu’il puisse retourner au village. Le clan Zepeda vient de perdre une sacrée bataille.

La prison n’a pas réussi à briser Miguel. Bien au contraire : plus offensif que jamais, il est bien décidé à se battre pour faire libérer ses sept compagnons encore emprisonnés.

Patxi Beltzaiz & Véro Traba

Notes


[1Important soulèvement qui marqua la capitale de l’État, Oaxaca de Juárez, aboutissant à la création de l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca, qui prit dans une certaine mesure la place des autorités étatiques pendant plusieurs mois.



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