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Les matons de Moulins ont les tympans fragiles


paru dans CQFD n°14 (juillet 2004), rubrique , par Jann-Marc Rouillan
mis en ligne le 20/09/2004 - commentaires

Après trente jours de mise en quarantaine à Fleury-Mérogis (lire CQFD n°13), notre reporter Jann-Marc Rouillan peut enfin ôter sa muselière et reprendre sa chronique où il l’avait laissée il y a deux mois : dans la routine du bunker de Moulin-Yzeure, juste avant que ne déboulent les cagoules.

Lundi 17 mai. Au rez-de-chaussée devant la télé, la question de la torture tomba sur le tapis après quelques images volées à Abou Ghraib. Nabil, Fati, José… se remémorèrent les brutalités et les humiliations subies avant d’atterrir à Moulins et d’autres cas dont ils connaissaient les malheureux protagonistes. Rien d’exceptionnel. De nos jours, les témoignages de mauvais traitements abondent dans les prisons de France. Tabassages et vexations ordinaires… pas une semaine sans apprendre qu’un tel ou tel autre a été décarcassé. « Des matons l’ont roué de coups puis ils lui ont pissé sur la gueule. » Transféré au centre de détention d’Eton, Nabil est revenu à peine quelques semaines plus tard après une raclée mémorable et quarante-cinq jours de mitard. « Ils ont essayé de m’étrangler… un maton énorme me serrait la gorge pendant que ses collègues me bourraient de coups de poing. Je me suis évanoui. Et au cachot, toutes les nuits, je flippais qu’ils entrent à nouveau… pour m’accrocher. » Ils nous font bien marrer avec leur commission anti-suicide. Tant qu’ils ne soulèveront pas le couvercle de la violence ordinaire à la pénitentiaire, ils tourneront autour du pot. J’ai pris Nabil à part. « Ton histoire m’intéresse, j’en ferai ma prochaine chronique pour CQFD… On se voit demain. »

Mardi 18 mai. Le jour n’est pas levé. La vague impression de l’ouverture de la porte m’éveille. Immédiatement des ombres sautent sur mon lit. Un coup, deux… Sous la couverture impossible de me défendre. Ils sont au moins deux… trois peut-être ? Ils me prennent à bras le corps pendant que le premier entré me couvre le visage d’une serviette-éponge. Il semble vouloir me l’enfoncer dans la gorge, alors que les autres me retournent sur le ventre afin de me menotter. Au niveau des cervicales, une poigne plonge mon visage dans le matelas. J’étouffe. Je me débats pour respirer. Un genou ? un poing ?… me frappe entre les omoplates. Sous la violence du coup, je redresse la tête. Je prends une inspiration par la bouche. Le maton en profite pour bloquer la serviette en guise de bâillon. Il serre à la manière d’un garrot. Ma mâchoire inférieure demeure bloquée grande ouverte. À cet instant, je me rends compte qu’il répète mécaniquement « ne crie pas, ne crie pas… », alors que jusqu’ici l’empoignade est étrangement muette. Maintenant ils me redressent, dénudé, menotté dans le dos et bâillonné. Dans l’encadrement de la porte, j’aperçois un groupe compact de surveillants et d’encagoulés de l’ERIS. On me pousse vers la coursive. Je traverse cette première haie d’honneur. Près de l’oreiller, celui qui me bâillonne souffle sa rengaine : « ne crie pas, ne crie pas… » Aux abords de la grille de l’étage, un comité plus important… Devant la buanderie, je reconnais le directeur Wilmot. Il regarde ailleurs. Seul un ou deux surveillants arborent un sourire narquois, les autres paraissent gênés. Nous franchissons le sas vers l’escalier. Sur le palier, à gauche, un troisième groupe entoure Bauer, le grand directeur du CP. Dans le folklore de la pénitentiaire, lors des baluchonnages disciplinaires, les encravatés sont présents pour bien signifier que le dernier mot leur appartient. Mais quand il me voit apparaître drapé de ma nudité, il détourne les yeux et fixe le mur. Les grilles… les portes… On croise l’équipe de nuit et celle du matin. On pénètre dans le couloir principal. On dépasse le secteur administratif, l’infirmerie, la cuisine, le magasin des cautions et on parvient enfin à l’ultime sas de la détention. Derrière se presse une meute de gardes mobiles, casqués, encagoulés et serrant devant eux d’énormes boucliers anti-émeutes… En haut de la « cour d’honneur », on entre dans la salle servant de greffe. En me tordant les poignets, ils me forcent à m’agenouiller. On attend celui qui a les clés des menottes. Il me les retire et je dois rester les mains croisées sur la tête. Dans mon dos, il y a là une dizaine de personnes. La salle est étrangement silencieuse. Finalement un surveillant m’enferme.

Debout dans le clapier grillagé d’un mètre carré, je tente de remettre mes idées en ordre. Qu’est-ce qui a pu motiver cette expédition punitive ? Depuis mon arrivée, la direction a été plusieurs fois explicite : « On ne veut pas de vous, trois ou cinq mois tout au plus… » Je réclame des vêtements. Les ERIS m’ordonnent de me taire. Des pas dénudés résonnent sur le carrelage, c’est Angel, le Basque m’accompagnant depuis Arles et les Baumettes… Malgré le bâillon qui lui mange le visage, je le reconnais. Il porte un caleçon et un t-shirt. J’entends les mêmes ordres : « à genoux ! », « mains sur la tête ! »… Angel se plaint de douleurs à la jambe. Ils l’insultent et un encagoulé le menace en claquant les fenêtres donnant sur la cour. Je demande des vêtements à un brigadier s’enfuyant les yeux baissés. Il me ramène mon caleçon et des sandalettes. Charles débarque avec son escorte. Il me semble qu’il est nu. Mêmes menaces, mêmes humiliations… « A genoux », « mains sur la tête ». Comme par hasard, les trois prisonniers politiques viennent d’Arles. Nous nous retrouvons côte à côte dans cette galère. Nous échangeons quelques mots. Angel souffre… Le chef de détention apparaît près de l’entrée. On nous apporte un pantalon et un t-shirt. Un quatrième détenu est gardé à l’écart. Lui non plus ne dort pas habillé, je saisis l’ordre de lui amener une couverture. Charles est emporté, ficelé comme un ballot. Hier au JT, le reporter s’étonnait qu’un si gentil gars comme le fiancé de la caporale English ait pu commettre des actes répréhensibles à Abu Ghraïb. Pourtant, dans le « civil », il était gardien de prison ! Avec Angel nous sommes embarqués côte à côte dans une camionnette. Les menottes broient mes poignets. Quand il affirme qu’il ne peut plus plier la jambe, un ERIS l’empoigne et le secoue violemment en lui serrant la gorge. Je proteste. L’encagoulé derrière moi me frappe puis m’agrippe le visage avec ses mains gantées de cuir noir. Il tire ma tête en arrière. Entre ses doigts, j’ai la surprise de voir le directeur Wilmot s’installer au volant. Pressé de nous chasser de sa prison, il donne un coup de main ! Et c’est dans cet équipage qu’au matin nous avons quitté la centrale de Moulins… pour un long voyage… pour la longue croisière immobile de l’isolement total. Charles au QI de Luynes, Angel à Lyon et moi au QHS de Fleury, réouvert depuis trois mois seulement.



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Par Jann-Marc Rouillan


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