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La panoplie du maton


paru dans CQFD n°21 (mars 2005), rubrique , par Jann-Marc Rouillan
mis en ligne le 18/04/2005 - commentaires

Dans les corridors de l’administration pénitentiaire, la mode est au western mâtiné CRS : costumes noirs, cagoules, rangers cloutés, gants matelassés, fusils à pompes, balles anti-émeutes… Les taules se transforment en commissariats de couvre-feu, la détention en garde à vue illimitée. L’air du temps est du bleu des gyrophares.

Nos matons ont toujours rêvé de ressembler à des policiers. Et le discours de leurs syndicats sur le manque d’effectifs pour accomplir les tâches de réinsertion sociale des prisonniers sonne faux et s’accorde de nos jours à la tartuferie pénitentiaire. Les hommes et les femmes de base réclament des rangers cloutés, une noire matraque, une paire de menottes et un fusil à pompe. Perben leur a offert toute la panoplie ! Les prisons ressemblent de plus en plus à des commissariats. Ces deux dernières années, nous avons été les témoins de ce changement de cap. Avec la détérioration accélérée des conditions de détention, nous allons vers une simple garde à vue ad vitam et cetera, comme c’est déjà le cas dans les prisons de quelques États du Sud américain. Tout débuta dans la farce. Après s’être battus pour un régime de retraite identique à celui de la police - ce qui est juste en soi -, deux syndicats majoritaires ont obtenu le droit pour les fonctionnaires d’arborer des galons de CRS et d’abandonner ainsi les signes distinctifs de l’engeance carcérale.

Puis très vite les choses tournèrent à l’aigre avec la création des ERIS (Équipes régionales d’intervention et de sécurité), pâles copies du RAID et autres GIPN, tous vêtus de noir et masqués de cagoules de moto. Depuis les passages à tabac se multiplient lors d’opérations ciblées et des fouilles à grand spectacle où ils détruisent tout ce qui leur tombe sous les chaussures à clous. Un ancien moniteur de sport de la centrale de Moulins, qui au quotidien jouait les gentils et serrait les mains, tout à la fois un peu complice et un peu malfrat, devint par enchantement l’un des pires bastonneurs des ERIS lyonnais. Anonymat et impunité totale garantis, pourquoi se gênerait-il ? La cohorte débarque le mépris dégobillé avec l’évidente volonté d’humilier. D’ailleurs, en dehors des coups, le seul rapport des encagoulés avec les prisonniers se résume aux strip-teases ponctués d’insultes et de commentaires pendards : « À quatre pattes ! », « Tourne-toi ! », « Couché, mains dans le dos ! »

Au courant des demandes pressantes des permanents syndicaux, un maton de la vieille école me confessait voici quelques années : « Le jour où, dans le mirador, ils nous équiperont de fusils à lunette, je démissionnerai. » Il est parti à la retraite. Et ses collègues brandissent désormais les fameux fusils. Bien sûr, un représentant du personnel expliqua à la télé que c’était pour mieux viser les jambes ! Je fus malheureusement témoin de l’un des premiers passages à l’acte à la centrale d’Arles. Le pauvre Enzo, petit voleur sarde n’ayant jamais tué personne, a été criblé de balles alors qu’il était assis à califourchon sur le mur d’enceinte. Ce fut un tel carnage que lorsque la juge de Tarascon demanda à visionner la scène, les bandes des six caméras s’étaient volatilisées. Il n’y a décidément aucune surprise avec la pénitentiaire ! Il paraît que sur les bandes on aurait pu reconnaître l’ordure qui lui donna le coup de grâce. Pourquoi craignent-ils ces images ? Le communiqué officiel du ministère et les tracts de l’UFAP auraient sans doute affirmé que la pauvre bête souffrait trop, qu’il fallait bien faire quelque chose et qu’il s’agissait donc d’une mesure humanitaire… Et les journaleux n’auraient-ils pas comme un seul homme repris cette version ?

Quelques semaines auparavant, deux détenus guyanais avaient été assassinés de sang froid au pied du mur. Avec de telles armes, impossible de louper la cible, et lorsqu’ils ont des comptes à régler entre eux, ils font mouche de la même façon. De son mirador, à Moulins, un amoureux éconduit tua sur le coup sa dulcinée en uniforme. Peut-être était-elle affiliée au syndicat qui avait réclamé haut et fort ces armes redoutables contre la canaille ? Puis la parodie policière envahit les coursives de la détention. Comme d’habitude, cela débuta dans les quartiers d’isolement (QI). Ils trouvèrent une bonne raison de menotter un ou deux individus « très dangereux » puis ils entravèrent tous les pensionnaires du QI au tristement célèbre D5 de Fleury. Au moment d’y débarquer, j’observai à travers la grille la tête du brigadier. Il rayonnait d’un tel bonheur, une véritable jouissance à jouer au flic. Maintenant, dans tous les secteurs, les galonnés sont équipés d’une paire de menottes et de gants, de ces fameux gants matelassés sur les phalanges afin d’éviter les fractures quand ils cognent.

Même à l’hôpital de Fresnes, grand mouroir des prisons françaises, le chef d’étage roule des épaules avec son équipement d’intervention. Dans certains établissements dits sécuritaires, ils s’équipent aujourd’hui de fusils à pompes garnis jusqu’à la gueule de balles anti-émeutes. Sans doute héritier d’une famille de grands braconniers, un « galon jaune » de Moulins, portant le nom d’un acteur qui parle de lui à la troisième personne, aussi con mais beaucoup moins beau, aimait à se balader sur les coursives le fusil en bandoulière. Pour un oui ou pour un non, il braquait l’engin sous le nez d’un prisonnier : « Alors maintenant tu fais moins le malin ! » Partout cette ambiance western gagne du terrain. On peut légitimement se demander de ce qu’il adviendra une fois que le ministère aura accédé à la demande pressante de créer des unités armées de transfert et de surveillance. Certains fonctionnaires se plaisent déjà à rêver tout haut du pompon, du gyrophare bleu et de la mitraillette à la portière frappée du blason : « Administration pénitentiaire ».

Il y a peu, le rapport Truche, magistrat de la Commission nationale de déontologie de la sécurité, éclairait certains faits d’une lumière crue. Les tabassages au mitard de la centrale de Moulins l’année passée auraient été commis par des gradés et des surveillants qui s’étaient déguisés avec des uniformes des ERIS. Ils aiment tellement les tenues noires et bleu marine qu’ils en planquaient dans les placards ! Et ce qui devait arriver arriva. Début février, un collègue débarqua. « Hé les gars, au 2e il y a des ERIS sans cagoules ! » Bien sûr, on est allé jeter un coup d’œil, et la surprise passée, nous fûmes forcés de reconnaître l’évidence : un paquet de matons avait opté pour la tenue de combat, blouson d’intervention, pantalons de treillis et rangers… Avant on rigolait du surveillant accrochant le sifflet à une fourragère glissée à l’épaulette, de ses commandements « affirmatif, rompez ! » et du claquement de ses talons devant un supérieur. Et maintenant les voici tous déguisés en CRS ! Mais comme le précisera avec sincérité l’un d’eux : « Rien à voir, il s’agit de tenues de la BAC, parce que nous sommes les seuls vrais de l’anti-criminalité, non ? » Et à la vision d’un groupe sombre stationné au bout de la coursive, qui nous rappela une autre époque et le carrefour du Boul’mich, avec un vieux copain nous entonnâmes le refrain du quartier latin : face à « vos hommes bien lunettés, bien casqués, bien bouclés, bien grenadés, bien soldés, nous nous sommes mis à crier : à bas l’État policier, à bas l’État policier ! »



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Par Jann-Marc Rouillan


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