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Les Safer sont les affaires


paru dans CQFD n°64 (février 2009), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 30/03/2009 - commentaires

Censées soutenir les jeunes lors de leur installation, les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) sont souvent l’instrument des népotismes locaux et de la spéculation. Organismes d’intervention sur le marché foncier, ces sociétés anonymes à caractère professionnel ont pour principaux actionnaires les organismes professionnels agricoles [1] ainsi que les collectivités territoriales. Vue en coupe d’une usine à gaz.

LE 1er DÉCEMBRE 2008, une cinquantaine de paysans soutenus par des poules et des brebis (appartenant tous à la Confédération paysanne), ont investi les locaux de la Safer-Paca, à Manosque, pour « alerter sur les errements répétés de cette société qui agit de façon discriminatoire envers certains candidats lors des rétrocessions, privilégiant les copinages de toutes sortes à l’installation de nouveaux agriculteurs ». Pendant que le gros de la troupe exprimait bruyamment son mécontentement, une poignée d’énergumènes déménageait le bureau et le fauteuil du directeur régional pour l’expédier par transport spécial au ministre de l’Agriculture, qui « aura un meilleur usage de ces meubles, qui n’ont pas d’utilité pour l’agriculture de la région ». Sous le contrôle des ministères de l’Agriculture et des Finances, les Safer peuvent intervenir sur le marché foncier, soit en usant de leur droit de préemption, soit par acquisition amiable, la rétrocession aux agriculteurs se faisant par le biais d’appel public à candidatures. Les notaires doivent notifier aux Safer toute intention d’aliéner à titre onéreux une terre classée en zone agricole ou naturelle. En théorie, la Safer est là pour favoriser l’installation des jeunes, dynamiser l’agriculture et protéger l’environnement. Mais en pratique son action se solde par des agrandissements continus par ferrid’exploitations existantes (très peu de véritables installations de jeunes, si ce n’est de fils de gros agriculteurs), aucune priorité n’est donnée à l’agriculture biologique et on écarte les projets à taille humaine avec vente directe locale… Résultat ? Il y a de moins en moins d’agriculteurs.

Allons chercher l’information à la base. Paul, propriétaire terrien et délégué Safer d’une petite commune de 500 habitants, témoigne : « Avant moi, le poste était tenu par un agriculteur qui est tombé gravement malade. Il est venu me voir parce qu’il pensait que j’étais le mieux placé pour prendre la suite, parce que j’étais conscient de l’extrême importance de ce rôle dans la vie économique locale, et parce que j’étais neutre. Il faut dire aussi que je suis syndiqué à la FDSEA, et même si je ne suis pas militant, ça aide. J’ai donc proposé ma candidature à la Safer et elle a été acceptée. Le profil habituel des délégués communaux, c’est souvent le fils du maire (parce qu’il est au courant de tout), le président de la coopérative agricole, un membre du bureau local de la FDSEA ou un agriculteur habitué aux responsabilités et qui se voue à l’intérêt de sa commune. On reçoit de la Safer une liste des terres qui sont à vendre et on a seulement quelques jours pour avertir en priorité les voisins de parcelles [2], puis ceux qui sont bien connus localement pour s’intéresser à tout ce qui bouge, assez souvent des jeunes, mais des fils d’agriculteurs du village. C’est vrai que certains “oublient” d’informer ceux qu’ils n’aiment pas ou qu’ils ne connaissent pas bien. Ensuite, il y a la réunion de la commission cantonale (ou commission de structure) qui réunit tous les délégués du canton. Là, on discute, parfois longtemps, sur les choix à faire, sur les critères à appliquer. On est bien informé de la situation réelle de chaque candidat, on se connaît tous. Par principe, les délégués impliqués personnellement dans une transaction ne participent pas à la réunion. Ceux qui sont proches d’un candidat ne prennent pas part au vote, pour éviter après coup toute accusation de favoritisme ou, au contraire, de trahison. Les choix que nous faisons se révèlent être à 99 % ceux qui seront entérinés plus tard. »

C’est seulement au stade suivant, celui de la commission technique, que l’on retrouve les représentants officiels des syndicats agricoles. Il y a bien sûr ceux du syndicat majoritaire, qui se contenteront d’appuyer les choix de la commission cantonale, et d’autres, comme ceux de la Conf’, qui auront du mal à se procurer des informations fiables sur les candidats, d’autant qu’on leur propose souvent un seul candidat par rétrocession. On voit bien que le système repose sur un réseau d’initiés, pas nécessairement des profiteurs,mais pour qui le monde est divisé en deux : ceux qui font partie de leur milieu et les autres. Cette partition entre gens du cru et estrangers est entérinée par la Safer et l’administration – jusqu’au préfet –, qui se sont toujours appuyées sur cette « réalité » rurale dans laquelle elles voient un repère stable.

Si vous voulez acquérir des terres pour vous installer comme agriculteur alors que vous n’avez pas d’ancêtres nés au village, que vous êtes un néo rural, fauché de surcroît, et bio pour couronner le tout, vous partez avec un sacré handicap. Le milieu rural est un réseau de communications qui repose avant tout, depuis des siècles, sur la possession et l’échange de terres (par le biais d’achats, ventes, stratégies familiales, héritages) au sein de communautés humaines restreintes. Nos délégués locaux Safer défendront jusqu’au bout les privilèges de leur caste, même si leur action, en bloquant tout renouveau de la ruralité, ne fait qu’aggraver le processus de disparition des paysans, et même si elle favorise du coup l’affairisme de quelques-uns. Et ils pourront toujours compter sur les politiques et sur les fonctionnaires dont le credo est le soutien inconditionnel aux « acteurs économiques » et autres « forces vives »…


Notes


[1La chambre d’agriculture, le Crédit Agricole, Groupama, la Mutuelle sociale agricole et le syndicat majoritaire FNSEA-JA.

[2Règle ancestrale des communautés paysannes.



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Par Jean-Claude Leyraud


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