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Témoignage d’une daronne

« Les Gilets jaunes m’ont apporté une paix intérieure et un gros bordel dans ma tête »


paru dans CQFD n°175 (avril 2019), rubrique , par Lady Pyélo, illustré par
mis en ligne le 21/04/2019 - commentaires

« Gilets jaunes, quel est votre métier ?Ahou ahou ! », répond à pleine gorge ma mère en tête de cortège de la manifestation toulousaine, ce samedi d’Acte XVIII. Quelques minutes plus tard, je l’entends gueuler le sourire aux lèvres : « Il fait beau, il fait chaud, sortez les canons à eau... » Et quand on passe devant les CRS qui gardent farouchement l’entrée de la Chambre de commerce, elle beugle sourcils froncés : « Tout le monde déteste la police ». OK. Il y a quelque chose qui a bougé. Et ça a l’air sacrément profond. Entretien.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Je n’aurais jamais pensé me retrouver là, au côté de ma mère, environnée de beaux jets de canettes. Le mouvement des Gilets jaunes est passé par là : un rouleau compresseur pour elle, qui n’a jamais fait partie d’un syndicat ou d’un parti politique, mais surtout un joyeux bordel dans sa tête. C’est beau à voir et j’ai envie d’en parler avec elle. Parce qu’il n’y a pas que sur les ronds-points que les langues se sont déliées, mais aussi dans la vie intime, avec les amis et... ma mère. Questions et réponses.

***

Le mouvement des Gilets jaunes commence le 17 novembre par un blocage des ronds-points. Comment tu le vois au début ? Pourquoi décides-tu d’y prendre part, alors qu’à 58 ans tu n’as jamais manifesté ?

« Comme beaucoup de monde, je n’ai pas pris tout de suite la mesure de ce qui se passait. Je voyais surtout une lutte pour le pouvoir d’achat. une lutte importante pour les gens pour qui un euro, ça compte, mais je ne m’y retrouvais pas complètement. Je me disais qu’on allait leur lâcher trois pièces et que tout le monde rentrerait à la niche. Très vite, les revendications sont allées bien plus loin que le carburant, si bien que pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de descendre dans la rue car quelque chose de profond était en train de se jouer. »

Comment s’est passée ta toute première manifestation ?

« Ça a été une vraie révélation. Jamais je n’aurais pensé que ça pouvait faire autant de bien de sentir cette chaleur, cet esprit de résistance collective. Lors de ma première manif, le 8 décembre à Marseille, je débarque toute seule. Je fais d’abord un bout de la Marche pour le climat et je converge ensuite avec les Gilets jaunes. C’est très festif, je m’éclate. Et puis je me retrouve devant le commissariat de Noailles avec l’impression que c’est la guerre. Je n’avais jamais vécu de scènes d’émeutes et je n’en mesurais absolument pas les risques.

Désormais, ça fait dix-huit samedis que je manifeste. Malgré les violences policières et la peur, je ne peux pas quitter ces marches. J’aurais l’impression de trahir. Je vois tous ces gens tellement courageux, résistants, et je ne peux pas imaginer que tout le monde rentre à la maison parce qu’on nous aura lâché un peu moins d’impôts... À Toulouse, il y a tous les jours des actions, des assemblées, des blocages. Les Gilets jaunes ne sont pas très nombreux, ils vont souvent au casse-pipe, se font maltraiter. Pour tous ces gens, il ne faut pas lâcher. Il n’en est pas question, d’autant qu’on arrive au bout d’un système où l’on s’autodétruit ; des centaines de revendications convergent. Jusqu’ici, chacun était dans ses galères, ses souffrances, ses fins de mois difficiles, sa colère. On a désormais pris conscience de notre force et de la légitimité de notre parole. »

Qu’est-ce qui fait que toi, venant plutôt de la classe moyenne, tu te reconnais dans les revendications

des Gilets jaunes ?

« J’ai l’impression d’avoir touché du doigt une réalité dont je n’avais qu’une vision théorique. Évidemment la précarité me parlait déjà, mais j’ai l’impression de la comprendre davantage maintenant, en lisant des témoignages de gens qui racontent leur quotidien et en faisant des rencontres chaque semaine en manifestant.

Dans une conversation courante, on se demande ce qu’on fait comme boulot. Dans les manifs Gilets jaunes, ce n’est pas le cas. On se fout d’où tu viens, de qui tu es, de ce que tu fais dans la vie. C’est tellement bon de répondre “Ahou Ahou” quand on te demande quelle est ta profession. Et puis, il y a une gentillesse et une solidarité extraordinaire. »

Comment se traduit cette fraternité ?

« Il y a pas une manif où je n’en ai pas bénéficié. On a connu des moments très chauds à Toulouse. Mon premier samedi ici, le 15 décembre, on nous a clairement empêchés de manifester. Au bout d’une heure, on était pris en étau : d’un côté une pluie de gaz lacrymogènes, de l’autre le canon à eau. J’ai pris conscience des risques : quand il y a des mouvements de foule dans les petites rues, ça devient très sportif. Les CRS et la Bac sont toujours à proximité immédiate du cortège.

Je me suis retrouvée à plusieurs reprises dans des situations extrêmement tendues. Dénuée d’expérience, j’avais très peur, j’étouffais. Mais il y a toujours cinq ou six personnes qui font gaffe à toi. Qui te voient affaiblie et qui viennent te parler, prendre soin de toi, te mettre du Maalox sur le visage. Des jeunes, des moins jeunes et pas forcément des street medics. une fois, sur le pont Neuf, un jeune homme est venu me dire que ma capuche était mal ajustée et que s’il y avait un jet de lacrymogènes, le palet pouvait se coincer dedans. Il m’a simplement retourné la capuche et m’a souhaité une bonne manif. »

En quoi ces samedis ont-ils modifié ton rapport à la police ?

« Je ne pourrai plus jamais les voir de la même façon. J’ai un sentiment de haine viscérale. une rage. Je les ai vus faire tellement de dégueulasseries... Chaque semaine, on se fait traiter comme des chiens. Ils gazent alors qu’il y a des passants, des gamins. une fois même dans le métro : les usagers se sont retrouvés coincés à l’intérieur et ce sont les Gilets jaunes qui ont fait tomber la grille pour les libérer.

Les plus odieux, ce sont ceux de la Bac. On dirait qu’ils y prennent du plaisir. Avant d’avoir vu des chiens enragés courir après des gens, tu ne peux pas imaginer que ce sont des chiens enragés. Quelle gloire à aller sauter sur un jeune à dix contre un, à le tabasser, à l’humilier en lui mettant la chaussure sur la gueule ? Je comprends mieux maintenant la haine que ressentent les gens dans les quartiers populaires. Eux qui les ont sur le dos depuis des dizaines et des dizaines d’années. »

Comment te positionnes-tu par rapport aux pratiques plus émeutières qui sont présentes dans ces manifestations Gilets jaunes, particulièrement à Toulouse et à Paris pour l’acte XVIII ?

« Je n’avais jamais cautionné la violence avant les Gilets jaunes. Mais dès ma deuxième manifestation, quand j’ai vu les flics ouvrir le canon à eau sur des gens assis dans la rue, c’était fini pour moi. La violence est de leur côté. Pour moi, ça a été une prise de conscience énorme.

Il y a aussi des choses plus joyeuses. J’adore par exemple voir des gens taguer des slogans lors de ces manifestations. Sur ça aussi, j’ai évolué. C’est de la poésie urbaine, c’est pertinent. Le “Toc toc Moudenc  [1], on arrive” tagué sur la porte du Capitole avec un petit feu devant, c’était génial, inventif. Les banques, les assurances, l’immobilier, je suis pour attaquer ces symboles. Quand il y a eu un saccage de deux banques sur la grande rue commerçante du centre-ville, j’étais là, en soutien, à admirer et je l’avoue, à prendre pas mal mon pied. »

Tu travailles en école de commerce, un milieu que tu as toujours considéré comme très hostile. Comment gères-tu le retour au boulot le lundi matin ?

« Ça a été très compliqué à gérer pendant deux mois. Tous les matins, c’était un effort monstrueux pour aller au boulot. J’ai toujours beaucoup lutté à l’intérieur de cette institution : je suis souvent montée au créneau, j’ai même fait un procès que j’ai gagné. Chaque fois qu’un collègue subit une injustice, j’essaye de le défendre. J’y ai passé beaucoup d’énergie, presque en vain.

Et puis voilà, merci les Gilets jaunes, vous m’avez permis de lâcher, de prendre du recul. Quand les collègues me demandent : “Comment tu vas aujourd’hui ?”, je réponds que mon corps est là et qu’il va bien. J’y trouve encore un peu de sens parce que mon boulot c’est d’aider des étudiants en reconversion. Certains sont dans la galère, notamment pas mal de mères de famille qui reprennent les études. Mais à l’heure actuelle, j’ai vraiment la tête ailleurs. »

Alors que tu n’avais jamais utilisé les réseaux sociaux, tu t’es retrouvée à gérer la page Facebook « Gilets jaunes Toulouse ». Or l’actualité sur le mouvement est tellement mal traitée dans les médias main-stream que la plupart des Gilets jaunes s’informent sur ces réseaux sociaux, qui drainent aussi énormément de contenus fachos, complotistes et haineux. Est-ce que tu y es confrontée sur cette page ?

« J’ai d’abord bien senti que j’étais ignorante sur plein de choses : les “fa” [fascistes], les “antifas” [antifascistes], les “ACAB” [“All cops are bastards”]... Pour moi, ces mots n’avait aucune signification. Quand il fallait valider des profils de gens, je ne savais pas décoder si c’était un facho. Donc, il a fallu que j’apprenne. J’ai beaucoup lu et mon entourage m’a aidé. Quand j’ai des doutes sur la personne et le contenu, on en discute dans le groupe. On reçoit évidemment pas mal de contenus craignos et fachos.

On a beaucoup évolué sur cette page, à l’image du mouvement. La violence, on l’a condamnée, mais maintenant les Gilets jaunes eux-mêmes ne la condamnent plus. On se sent tellement dégradés, manipulés et violentés que la perception de la violence a carrément évolué chez les non-violents. C’est ce qu’on a vu sur la journée du 16 mars : la plupart soutiennent le saccage des Champs-Élysées. »

Il y a eu l’idée, dans ce groupe Facebook, d’aller à la rencontre de gens dans les quartiers populaires...

« C’est quelqu’un du groupe qui a proposé un tractage dans les quartiers populaires. On était plusieurs à s’être portés volontaires. Et puis, j’ai pris du recul. Les gens qui vivent dans ces quartiers ont été tellement maltraités qu’ils n’ont pas du tout envie qu’on vienne leur servir la soupe avec nos tracts. Je n’ai pas envie d’être cette avant-garde éclairée qui va prêcher la bonne parole. Forcément, on a eu des réactions du type : “Ah, vous vous rendez compte qu’on existe quand vous avez besoin de nous !” C’est normal. Personne ne disait rien quand ils étaient arrêtés tous les jours dans la rue parce qu’ils avaient des gueules d’arabes. Difficile de leur demander de faire le nombre dans ces conditions. Ils ont eu raison de nous dire d’aller nous faire voir. »

Comment envisages-tu la suite du mouvement ?

« Les Gilets jaunes occupent les trois quarts de mon cerveau. Il me reste pas grand chose pour le reste ! Je suis à la fois très inquiète et remplie d’espoir. Pour la première fois, je me dis qu’il peut se passer quelque chose. On est dans l’utopie la plus complète, mais on n’a plus le choix : il faut renverser le système capitaliste. Il faut arrêter de mettre les valeurs travail et rentabilité au centre de l’Homme. Malheureusement on est dans un vide idéologique intersidéral et je ne vois rien qui nous permettrait de nous échapper de ce qu’on connaît à l’heure actuelle. Ou alors, il faut que j’apprenne et que je lise.

Le mouvement des Gilets jaunes a changé ma vie en profondeur. Il m’a apporté à la fois une paix intérieure extrêmement agréable – et un gros bordel dans ma tête. J’ai parfois même l’impression que mon cerveau va exploser parce que j’ai trop de choses à apprendre en si peu de temps. C’est inimaginable ce que les Gilets jaunes ont mis en place en l’espace de deux semaines : blocages économiques, manifestations sauvages, baraquements sur les ronds-points, caisses de soutien. Et puis, je sais que c’est dérisoire, mais la première fois que j’ai gueulé “Anticapitaliste”, ça montait du fond de mon ventre.

Il y a évidemment le risque que ces manifs deviennent un rituel, mais pour l’instant, elles restent intéressantes : je n’en n’ai jamais vécu deux pareilles. À chaque fois, il y a des rencontres, des parcours, des symboles différents. Je n’ai pas encore senti de lassitude en me disant : “À 16 h, il y a l’hélico, à 17 h, on se fait gazer”. Je trouve que les gens se réinventent. Chaque lundi, on se demande ce que ça va donner le week-end d’après.

Je me réjouis de cet acte XVIII et du saccage des Champs-Élysées mais j’en ressors un peu inquiète. Je me demande comment ça va être mouliné par les Gilets jaunes, les médias, les politiques, quel arsenal répressif ils vont sortir, quelle manipulation ils vont en faire. Ça peut être un formidable espoir si les Gilets jaunes ne se désolidarisent pas, comme ça peut signer l’arrêt de mort du mouvement. Qui aurait dit qu’un jour, je me retrouverais à exulter de joie devant les images du Fouquet’s en flammes ? »

Propos recueillis par Lady Pyelo

La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Entretien publié dans le n°175 de CQFD, paru le 5 avril 2019, avec un dossier central consacré au Printemps algérien. Voir le sommaire détaillé.


Notes


[1Jean-Luc Moudenc, maire (LR) de Toulouse



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Par Lady Pyélo


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