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Apéritif bistrotier

Le troquet de la dernière chance


paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 04/11/2016 - commentaires

« La portée de vos analyses relève souvent d’un sympathique café du commerce, cela dit sans aucun mépris de ma part vis-à-vis des propos de comptoirs », nous écrivait récemment un aimable lecteur. Avec le dossier du mois, nous pouvons enfin pleinement assumer ce qui suscitait, hier encore, de terribles complexes et justifiait l’indifférence ou l’embarras à notre égard de la part de la presse sérieuse.

Fin d’une civilisation
Six mille débits de boisson sous licence IV disparaissent chaque année en France. La fréquentation a même chuté de 50 % depuis 2006. Vers 1900, à Roubaix, ville ouvrière par excellence, on trouvait plus de 3 000 estaminets pour 120 000 habitants, contre à peine soixante bars recensés aujourd’hui pour moins de 100 000 Roubaisiens. 79 % des communes rurales ne possèdent plus aucun bistrot. Plus au nord, la situation des pubs britanniques n’est pas meilleure : près de trente pubs ferment chaque semaine et on est passé de 67 800 en 1982 à 50 800 en 2015. Les causes de la fermeture des cafés et de la chute de la fréquentation sont identifiables. D’un côté, les usages ont changé : la tendance au pantouflage devant sa télé et l’excitation sur le Net, la multiplication des loisirs, les cafétérias intégrées à l’entreprise, etc. De l’autre, l’extension de la biopolitique : la lutte draconienne contre l’alcoolisme et le tabac (loi de 2007), la gentrification, la désertification rurale, la désindustrialisation, les restructurations urbaines, le harcèlement préfectoral, etc. Ou plus prosaïquement, la baisse des revenus et l’augmentation du coût de la vie… La pratique des bistrots tend à devenir un sport de riches !

Avant que les écrans ne capturent les esprits, les bistrots étaient le lieu de sociabilité le plus commun. Depuis les tavernes chères à Villon, on s’y retrouve pour conspirer (étymologiquement « respirer ensemble ») et maudire les figures de l’autorité, mais aussi pour relâcher la pression, comme c’est souvent le cas de le dire. À la fin du XIXe siècle, à Belleville, « le débit de vin a si mauvaise presse […] que ceux qui le fréquentent semblent constituer une société à l’opposé des valeurs bourgeoises : mauvais maris et mauvais pères de famille, mauvais soldats et mauvais citoyens, mauvais producteurs mais bons révolutionnaires. [1] » À la maxime de Guizot, « Enrichissez-vous par le travail et l’épargne », les classes dangereuses parisiennes rétorquaient : « Amusons-nous par le bal et le chahut ! [2] » On est loin de la vision misérabiliste du roman L’Assommoir, ressentie à l’époque comme une véritable insulte par le prolétariat du faubourg réduit à sa soulographie par Zola.

À la différence du distributeur automatique de boissons, le café peut correspondre à une affiliation territoriale, affinitaire, voire politique. Peu avant la Commune, Le Café de la Renaissance, boulevard Saint-Michel, fut un temps le rendez-vous des blanquistes et, à deux pas, à La Salamandre, on croisait Jules Vallès et Vermorel. Le soir, toutes les tendances révolutionnaires se frottaient à la brasserie Glaser. Le rôle des estaminets durant la Commune a d’ailleurs incité la bourgeoisie à renforcer les mesures contre l’alcoolisme et pour le contrôle des débits de boisson. C’est aussi souvent au bistrot que les ouvriers s’organisent à la fin du XIXe siècle. Dans le Nord, de nombreux ouvriers renvoyés de l’usine ou de la mine pour agitation se firent cabaretiers et accueillaient des groupes syndicaux, anticléricaux ou socialistes.

On sait d’autre part la place sociale que prend la brasserie ou le café pour la bohème artistique et les avant-gardes. Toutes ces expériences collectives auraient-elles été possibles sans le café ? Dans les années 1920, Le Cyrano, du côté de la place Blanche, fréquenté par les filles et leurs souteneurs, les trafiquants de coco, les gens de théâtre et toute la faune de Montmartre, a servi de premier QG aux surréalistes, qui préféraient alors le mélange interlope à l’endogamie socio-culturelle des brasseries de la Rive gauche.

Le Quartier latin a connu aussi de belles heures nocturnes jusqu’à la fin des années 1960. Au fond du boui-boui Chez Moineau à Mabillon, la clique lettriste s’assommait jusqu’à tard dans la nuit en imaginant disperser les œuvres des musées dans les bars. Et c’est depuis les cafés arabes de la rue Xavier-Privat jusqu’aux rades de mariniers du canal d’Aubervilliers que les situationnistes expérimentaient l’art de la dérive psychogéographique. Un ami bouquiniste évoquait encore la fin des années 1970, époque d’« argent facile », quand les voyous politisés et les radicaux flambaient au bar L’Aveyronnaise dans le quartier des Halles, tenu par une ancienne prostituée, lui prodiguant ainsi les capitaux nécessaires pour une retraite confortable.

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Alexis Berg, Paris, 2016

Métro boulot bistrot
Le bistrot est à la fois espace de liberté, poste d’observation sur le monde et théâtre du pauvre, une respiration entre la contrainte du boulot et l’ennui domestique. « On s’y confie ses petits et grands soucis, que les copains auront vite fait de placer au diapason le plus juste, écrit Jacques Yonnet. On s’y raconte des choses “hénaurmes”. En trois coups de cuiller à pot, on y résout des tas de problèmes, même et surtout scabreux, sur lesquels se penchent – vainement – de malheureux bougres de savants souffrant de macrocéphalite, de sociologues retranchés (volontairement) de l’immense confrérie des “gens de tous les jours”, de politicards de toutes obédiences, bardés de mépris à l’égard de la très impertinente “plèbe bistrotière”, sauf pendant le temps consacré à solliciter leur mandat. En un mot : au comptoir, on FRATERNISE. Plus de hiérarchies, de classes sociales, de “complexes”, pas d’épate, pas d’esbrouffe : on est ce que l’on est, sans plus, mais on l’est pleinement… [3] »

Si l’ivresse joue le rôle d’un puissant désinhibiteur, on ne peut pour autant réduire le bistrot à un simple espace d’ivrognerie. D’ailleurs, les boissons alcoolisées représentent moins du quart des boissons consommées et le café reste le roi indétrônable du café. Les multiples usages du bistrot rythment tout simplement le quotidien : le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain, la lecture de la Pravda locale quotidienne, les jeux (belote, dominos, jadis le flipper, le billard, le 421, les boules, le PMU, etc.), le rendez-vous du marché, la réunion politique, le match, le rencard amoureux, l’entretien d’embauche, l’apéro de débauche, les nouvelles du quartier, l’après-spectacle, le petit concert, le pot des anciens, etc.

Serions-nous en train d’idéaliser la centralité sociale du troquet qu’il a perdue vraisemblablement, et de le mythifier dans la nostalgie ? Bien évidemment, tous les troquets ne méritent pas d’éloge, loin de là. On peut parfois y entendre les pires propos racistes ou sexistes. Ces bars-là sont évidemment à fuir (de préférence sans payer). Les troquets ne sont pas toujours des havres d’humanité et de solidarité, ils peuvent être des lieux d’exploitation et de cupidité. Ce sont aussi des lieux d’échouage d’existences en panne sèche, que des litres de bibine ne remettront pas à flot. Bien souvent encore aujourd’hui, c’est une atmosphère masculine qui prévaut. Signe de la relégation sociale des femmes – à l’exception du statut particulier de taulière –, longtemps, le bistrot ne fut pas un lieu convenable pour elles, par crainte de passer pour des « filles de mauvaise vie » ou d’être perçues comme des proies. Après 1968, les bistrots se sont largement ouverts aux jeunes et à la mixité.

Mais ce qui est déplorable dans le temps présent, c’est l’avancée du désert et la perte des pratiques populaires. Face à la prolifération des lieux de non-vie labellisés et standardisés, un certain pessimisme nous incline à penser que la perte du brassage social et du bavardage universel, liés aux bistrots, risque de rendre cette société encore plus invivable.

Et puisque nous avons choisi de traiter du bistrot aussi sous un angle littéraire, affirmons désormais qu’un rade qui ferme, c’est une bibliothèque qui brûle ! C’est bien ce sentiment qu’exprime un camarade Trégorois, dans chaque bar où il observe le rayonnage des alcools : « Je vois que vous avez une bien belle bibliothèque. » Puis, portant son regard sur les sirops : « Il y a même de la littérature enfantine ! »


Notes


[1Fabien Théofilakis, « À l’ombre du comptoir : débitants et débits de boissons à Belleville (1860-1914) », Revue d’histoire du XIXe siècle, n°26/27, 2003.

[2ibid.

[3Jacques Yonnet, Troquets de Paris, L’échappée, 2016.



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Par Mathieu Léonard


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