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Dossier « Un peu de l’âme des bistrots » – Bar du Canigou

Fillols : deux bars sinon rien


paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 23/01/2019 - commentaires

Un petit village pyrénéen qui réussit à conserver ses deux bars. Hérésie économique ? Enquête dans les bas-fonds de la moyenne montagne.

La Une du n°148 de CQFD. {JPEG}

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Un dimanche à la campagne. La route qui serpente depuis Prades, sous-préfecture des Pyrénées-Orientales, allonge ses lacets entre les bourrelets boisés du massif du Canigou. Un panneau annonce le village de Fillols. On est venu ici pour percer le mystère : comment un bled de 170 âmes a pu maintenir vivants ses deux bars.

Ailleurs, c’est tout le contraire : les villages ont vendu leur âme au tout béton pavillonnaire et commercial. Au fur et à mesure qu’ils étendent leur artificielle superficie, leur coeur se nécrose. Cernées par les terminaux de cuisson, les boulangeries abdiquent tandis que les derniers bistrots baissent le rideau devant des rues désertiques. Sur un bout de parking, d’irréductibles soiffards éclusent des 8.6 achetées au Carrefour Market. Vous avez dit glauque ?

Fillols donc. La place du village et son tilleul majestueux. Au bas, terrasse nichée contre l’église, le Café de l’Union qui fait aussi restau depuis peu. En haut, le Bar du Canigou et sa façade ocre. Bar du jour en bas, bar du soir en haut. Peau burinée et poil blanc, Serge entre à L’Union et commande un whisky glace. 42 ans qu’il vient là. Il a fait partie de ces néoruraux venus coloniser l’arrière-pays. Fillols était alors un village de mineurs-paysans. La fermeture des mines dans les années 50 avait donné un coup d’accélérateur à l’exode rural. Le maire avait compris qu’il avait tout intérêt à intégrer les babos pour que le village survive. Entre chevelus et prolos, tout ne s’est pas fait dans la douceur, mais le ciment a pris et est à l’origine de cette ferveur culturelle qui irrigue encore le village aujourd’hui.

Serge : « Dans ce bistrot, on connaît tout le monde, c’est familial. Avant, L’Union, c’était le bar de droite et Le Canigou, le bar de gauche. Les gens ne se mélangeaient pas. Moi, à l’époque, j’avais les cheveux longs et on m’avait dit : tu vas pas boire en bas. » L’Union a été repris en Scop par trois filles même s’il y a un gars qui est venu donner la main pour remplacer un congé maternité. Pas trop dur pour ce mâle minoritaire ? « Son nom c’est Timothée, avec un “e” à la fin, donc ça va ! », lâche Séverine en souriant. Plonge, compta, cuisine, tout le monde tourne sur les tâches. Les filles insistent sur le fait qu’elles sont salariées et non pas simples gérantes. Les décisions se prennent de manière collégiale. Derrière la tireuse, Marie cherche ses mots : « Ce café marche car il n’y a pas d’anonymat. On se retrouve entre copains. L’Union a un rôle social, une fonction d’espace collectif où la frontière publicprivé n’est pas très claire. C’est une sorte de lieu neutre où l’on se découvre, on se parle. Si un gars a besoin d’un coup de main pour monter sa serre, il vient ici. »

« Si la logique économique avait prévalu, il y aurait au maximum un bar dans le village. »

L’automne ne mettra peut-être pas de roux dans les feuillages des chênes en raison du manque de pluie, mais les cheveux d’Aline en offrent une palette flashy. Cette ancienne prof d’arts plastiques possède les murs du bar du Canigou. « À Fillols, c’était évident d’avoir deux bars, confie Aline. C’est mon grand-père qui a créé Le bar du Canigou. À l’époque, tu ouvrais un bar sans besoin d’une licence. » Son père a repris l’affaire par la suite, puis son frère.

Elle-même s’est retrouvée un temps derrière le comptoir. « Du temps de mon père, c’était un vrai tripot, on jouait de l’argent. Avec ces mineurs qui venaient de toute l’Europe, fallait voir les loustics ! C’était un bar à forte personnalité. Quand mon frère l’a repris en 1977, c’était un des rares bistrots où les néoruraux étaient bien accueillis. Tous les vendredis et samedis, des hippies venaient des bleds voisins ! Y a eu tout ce ferment qui a fait de ce lieu, un lieu fort, un lieu habité. » Membre du foyer laïque, Hubert précise : « Si la logique économique avait prévalu, il y aurait au maximum un bar dans le village. Mais c’est grâce à la volonté de la famille d’Aline, que le second bar a été maintenu. Il marche parce que les frais fixes – les murs et la licence – sont quasi inexistants et parce que le café fait une partie considérable de son chiffre d’affaires avec la fête. »

La notoriété de la fête du village – étalée sur cinq jours ! – est une des acmés du calendrier fillolois qui présente une kyrielle de manifestations culturelles et festives tout au long de l’année. Un planning qui assure une dynamique cohésion au village mais demande aussi beaucoup. Séverine : « C’est très dur de tenir un bar. Surtout quand tu sers essentiellement des potes. À partir du moment où tu te mets au service des gens, tu te rends compte de leur personnalité. Il y a quelque chose qui change. [Elle réfléchit.] Les gens ont soudain des exigences, peut-être sous prétexte qu’ils payent. » Aline parle aussi des réflexions et des reproches durs à encaisser. Puis Séverine remarque : « Normalement dans les bleds isolés, quand une nénette rentre dans un bar, elle rentre dans un milieu de mecs et se sent largement mal à l’aise. Ici pff… » « Ici c’est les mecs qui sont mal à l’aise ! », blague Hubert les mains dans la vaisselle.

Sébastien Navarro

Publi-replantage

Cela relève de l’exploit : comment multiplier bourdes, indiscrétions malvenues et faux pas en faisant un article sur un endroit familier. Dans l’article « Fillols : deux bars sinon rien » (CQFD n° 148), le tilleul de la place du village est en fait un acacia et le Café de l’Union ne fait pas restau « depuis peu » mais depuis des décennies. Plus grave, pour d’obscures raisons matérielles, les gérantes du Café del Canigó (et non le Bar du Canigou  !), Pauline et Émilie, n’ont été ni rencontrées, ni citées. Nous publions un extrait de leur courrier et leur présentons nos excuses les plus plates, ainsi qu’au vibrionnant peuple de Fillols.

Sébastien Navarro
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« Si vous étiez venu nous rencontrer en personne, comme cela avait été convenu, vous sauriez que depuis trois ans nous organisons très régulièrement des concerts gratuits, proposant des groupes de styles et d’horizons variés. Que le café, tout au long de l’année, diffuse des matchs, accueille des anniversaires, parfois même des soirées “années 80” improvisées, des apéros à la bonne franquette... Tout ce qui fait de cet endroit un lieu de rencontre et d’échange, apprécié des gens du village et des environs. Et pas uniquement le bar de nuit, simple passage de relais d’un établissement à l’autre, migration froide et anonyme.

Les gens ici aiment leurs deux bistrots, font valoir et font vivre cette singularité. Ce sont ces activités et cette clientèle régulière qui permettent de “générer une part conséquente de notre chiffre d’affaires”, si à un instant donné, il faut résumer tout cela à une dimension purement économique – pour répondre à la question que vous posez dans le chapeau. Mais le maintien de deux bistrots relève aussi d’un point important, le choix de revenus modestes de la part des tenancier(e)s, à aucun moment évoqué.

À la lecture du titre, nous nous attendions à autre chose qu’un article vendant la chanson récurrente de “Fillols, le village d’irréductibles aux deux bistrots, un pour les hippies un pour les chasseurs”. Cet historique a déjà été évoqué dans un article paru dans Pyrénées Magazine (n° 164, mars avril 2016). Malgré l’aspect touristique et non subversif de cette revue, le journaliste, lui, s’est donné le temps et la peine de rencontrer en personne, les principaux sujets de son papier. »

Pauline et Émilie


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