CQFD

Le chom’ dû


paru dans CQFD n°82 (octobre 2010), rubrique , par Raúl Guillén
mis en ligne le 25/02/2011 - commentaires

Ingénieur en hydraulique et mécanique, Charles s’épanouit aujourd’hui derrière le comptoir d’une cantine-épicerie-librairie à Grenoble, bien content d’avoir laissé tomber son CDI chez Siemens. Témoignage d’un chômeur heureux – et indemnisé ! – en ces temps de souffrance au travail.

« « Mon boulot, c’était plutôt peinard », raconte Charles. J’étais à dix minutes à vélo de chez moi, le taf était plutôt intéressant, mes collègues plutôt sympathiques, la cantine pas trop dégueulasse et, quand t’as 28 ans et que tu touches 1 800 euros par mois, la vie est plutôt chouette. » Pour autant, il ne laisse pas son cerveau au vestiaire après le boulot, et certains sujets – le nucléaire, les nanotechnologies… – commencent à lui poser souci. Il rencontre Antoine, bac plus huit en micro-électronique et auteur du texte « Pourquoi j’ai quitté le CEA », qui a tout bazardé pour monter l’épicerie qu’ils cogèrent actuellement. « À force, ça devenait un peu schizophrénique, je me retrouvais à differ des tracs contre le réacteur EPR le week-end et à en dessiner les pièces la semaine. »

La solution ? La démission ! Mais Charles préfèrerait bidouiller une sortie permettant de toucher des indemnités chômage, lesquelles seraient immédiatement réinvesties dans sa nouvelle activité. Il met donc son chef au parfum de ses projets, plutôt confiant puisqu’« ils arrivent à licencier 3 000 personnes qui ne demandent rien,alors une personne qui le demande, ils vont bien réussir !  » Mais non, la boîte fait la sourde oreille et laisse traîner le dossier. Charles délaisse alors peu à peu ses tâches, et sa hiérarchie, pensant sa démission prochaine, lui en confie de moins en moins. Jusqu’à le mettre au placard… Excédé, le DRH du site finit par le convoquer dans son bureau. Il commence par lui faire la morale, « mais là,je me rappelle, je m’en foutais, je n’avais qu’une envie : qu’il m’explique comment je pouvais faire pour me barrer. » Tout vient à point… « Il me dit qu’il ne va pas s’amuser à me licencier pour de faux [de peur de se retrouver aux prud’hommes] et qu’il ne voit qu’une solution :“Vous vous en allez, vous ne revenez plus et ce sera un abandon de poste, c’est une faute grave mais pas une faute lourde, on vous licenciera et vous aurez vos indemnités”. Je m’étais renseigné, je savais que c’était le cas. Vraiment très content, je me suis levé et me suis cassé ! » Après quelques recommandés auxquels il ne répond pas, il reçoit enfin sa lettre de licenciement, où un procès verbal, très soigneusement rédigé dans l’impayable style bureaucratique, fait état de son attitude lors de sa rencontre avec l’homme de main de la direction : « À l’issue de cet entretien, vous entrez dans le bureau de M. X, votre chef, avec une attitude euphorique, en disant “Ça y est, je m’en vais”. Vous lui précisez ensuite que “C’est fini, j’arrête”et que la meilleure façon d’arrêter de travailler, c’était de ne plus répondre aux lettres qui vous seraient adressées. Selon les termes de M. X, vous quitteriez son bureau enthousiaste, en le saluant,ainsi que vos collègues. »

Et Charles d’ajouter : « J’invite tout le monde à faire de même. Je rêve que tous ceux qui veulent en finir avec leur boulot n’y aillent tout simplement plus, qu’ils restent chez eux et se disent : on a mis de l’argent de côté, ça s’appelle précisément “l’assurance chômage”. Mais, maintenant – pas si bêtes –, ils ne l’appellent plus comme ça, ils l’appellent “Pôle emploi”. »



Ajouter un commentaire

Par Raúl Guillén


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts