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Banyuls sur Mer

Le bronze-cul de Vénus


paru dans CQFD n°109 (mars 2013), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 16/05/2013 - commentaires

Le poète Francis Coste voyait dans la baie de Banyuls-sur-Mer l’empreinte laissée par les fesses de Vénus. De fait, la côte Vermeille n’en finit pas d’exciter les fièvres immobilières. Le maire veut agrandir le port dans l’espoir d’y attirer des yachts de luxe. Et si on consulte parfois la population locale, c’est pour lui faire goûter la farine dans laquelle elle sera roulée.

Par Plonk et Replonk {JPEG}

Le ton est donné dès l’entrée du village. Après un rond-point dédié à la mémoire de Marcel Bigeard [1], un premier panneau prévient que Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) est sous vidéosurveillance et le second affiche des offres immobilières du groupe Bouygues. En descendant le ruban d’asphalte qui s’étire vers la baie, on découvre le port avec ses digues, ses quais, ses rafiots, sa capitainerie. Nouvelle mise en garde : le port est lui aussi placé sous vidéosurveillance. Ambiance.

« On a vu apparaître les premiers éléments de l’agrandissement du port en avril 2010. L’idée du maire UMP, Jean Rède, était de sécuriser le site avec une extension du port qui bouchait pratiquement l’entrée de la baie », explique Michel Surroca, membre du Collectif pour la sauvegarde de la baie de Banyuls. Il s’agit également de doubler la capacité d’accueil du port par l’installation de 350 anneaux supplémentaires – emplacements de bateaux – dédiés à la plaisance. Budget du lifting : entre 25 et 35 millions d’euros. « Dès le départ, le maire a dit que la ville n’aurait pas les moyens de financer son projet et qu’elle passerait par une mise en concession pour une durée de trente-cinq ans. » Argument avancé par la mairie : le port risque la fermeture administrative s’il ne se conforme pas aux normes de sécurité. Rapidement, le projet provoque des remous dans la population locale. Les Banyulencs veulent être consultés, mais le vieil édile campe sur ses positions. Michel : « La gestion de la ville est opaque. Impossible d’avoir des informations, le maire travaille de manière occulte. »

En décembre 2011, les opposants organisent une réunion publique avec ce leitmotiv : maintien du port dans le domaine public et projet plus sobre de sécurisation du site. « On a récolté 1300 signatures, distribué des tracts sur les marchés, tiré un bulletin d’information à 2 800 exemplaires. Bref, on a fait un vrai travail d’information de la population, résume Dominique Baudry, président de l’association Générations Banyuls [2]. Malgré ça, le maire n’a pas bougé. » Pourtant, le cahier de doléances lié à l’extension/privatisation du port mérite qu’on s’y penche : défiguration de la baie, danger d’inondation des bas quartiers, atteinte à la biodiversité des eaux riches en posidonie et grandes nacres – deux espèces protégées –, augmentation du risque de pollution induite par la circulation de gros yachts. Et la hausse du trafic portuaire menacerait les espèces abritées par la réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls, qui jouxte le port : 650 hectares de mer protégée s’étalant sur 6,5 kilomètres jusqu’à la frontière espagnole.

Le 24 avril 2012, le maire cède à la pression populaire et organise une réunion publique. Quelque 400 personnes se pressent dans la salle Bartissol. Un diaporama intitulé « Mise en sécurité et modernisation du port de Banyuls » est présenté par un ingénieur-conseil dont un membre du public s’étonnera de n’avoir pu trouver les références sur Internet. Trois projets d’aménagement du port sont présentés. L’atmosphère est tendue : le public vient d’apprendre qu’une mise en délégation de service public (DSP) de l’espace portuaire serait votée par le conseil municipal… du lendemain ! Plusieurs intervenants dénoncent les agissements de l’édile, peu compatibles avec un minimum de démocratie locale. Sous la bronca, le maire devra reporter le vote.

En juillet 2012, l’affaire prend un tournant aussi cocasse que désolant. Une habitante décide de marquer son opposition au projet portuaire en décorant sa rue : « Je suis contre la privatisation du port, je suis pour la réalisation d’un port écologique qui pourrait être fantastique pour la ville. Alors, pour protester contre cette décision, j’ai accroché des soutiens-gorge dans ma rue. Des copines, puis d’autres femmes m’ont apporté une pièce, puis deux, etc. Pour arriver à pratiquement une centaine ! » [3]. Agacé par cette coquetterie urbaine, Rède vient superviser en personne l’arrachage de la lingerie par la police municipale, déclarant que « ces femmes feraient mieux de manifester en se promenant les seins à l’air »…

« Actuellement, la gestion du port est équilibrée entre les recettes et les dépenses, mais on se trouve face à cette idée qui est de toujours chercher à tirer plus de profit », constate Dominique. Entre un secteur viticole bringuebalant et un marché de l’emploi en berne, et alors que plus de la moitié des Banyulencs barbotent au niveau de la ligne de flottaison du seuil de pauvreté, l’édile a décidé de tout miser sur le tourisme et de faire de la cité balnéaire un « petit Saint-Tropez ». Son unique crédo : satisfaire la demande croissante de mouillage des plaisanciers. « Rède cherche à attirer des gros poissons. Il promet un anneau dans le port à tout particulier construisant une villa sur la commune », résume Michel. Michèle Surroca, secrétaire de Générations Banyuls, s’interroge : « Le maire veut changer la face du tourisme à Banyuls. Le port n’a pas subi de rénovation depuis des années. Et la tempête de 2008 l’a endommagé. Mais on est persuadé que derrière tout ça, il y a de grosses ambitions immobilières… » Taxes foncières et d’habitation, voilà les deux mamelles auxquelles la ville biberonne pour ne pas voir ses finances sombrer. Du pain bénit pour des promoteurs qui, depuis les années 1970, bétonnent avec ferveur les côtes catalanes.

En novembre 2012, le conseil municipal a adopté la mise en concession du port pour une durée de trente ans. L’appel d’offre doit déterminer l’heureux délégataire. Deux groupements sont en lice – Colas/Bouygues et La Lyonnaise/Atlan Financement – et ont jusqu’au 15 mars pour présenter leur projet. « Puisque la rénovation du port n’est pas rentable pour la commune, on se demande pourquoi elle le deviendrait pour un opérateur privé  », questionne Karl Ilnyzckyj, qui couvre la vie politique locale avec sa caméra. Face à la fronde, le maire a revu ses ambitions à la baisse. Le nombre de mouillages supplémentaires est passé de 350 à 70. N’empêche, avec une amodiation [4] par revente d’anneau évaluée à neuf millions d’euros, il reste une belle marge de profit. Karl se souvient : « Au début de son mandat, une des premières mesures du maire a été de supprimer la banque alimentaire, tout en achetant 300 000 euros une statue de Maillol. » Un bronze de Maillol en avant-goût du village bronze-cul ?


Notes


[1Ancien résistant et officier de l’armée française pendant les guerres de décolonisation. Il considéra la torture en Algérie comme « un mal nécessaire ».

[2Association créée en 2008 dont le but est de « défendre et promouvoir la démocratie locale. »

[3L’Indépendant du 11/07/2012

[4Opération par laquelle un plaisancier obtient la concession d’un mouillage en échange d’une redevance.



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Par Sébastien Navarro


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