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Résidences fermées pour classes moyennes

Le bonheur est derrière le mur


paru dans CQFD n°85 (janvier 2011), rubrique , par Aristide Bostan, François Maliet, illustré par , illustré par
mis en ligne le 25/02/2011 - commentaires

Les classes moyennes à la recherche d’espace, de tranquillité et de sécurité ont tendance à migrer en banlieue, où les résidences fermées toutes neuves sont la réponse à toutes leurs attentes. Mais quid des classes populaires qui sont le plus souvent déjà dans la place ? Début de réponses lors d’une balade à Sainte-Marthe, juste en-deçà des quartiers Nord de Marseille…

Vous êtes accueillis par un sympathique « Bonjour, soyez les bienvenus ». Mais rien de tonitruant, hein, personne à la fenêtre ne vous hèle à la cantonade. C’est juste l’écran du digicode, celui d’une résidence fermée flambant neuve, à Sainte-Marthe, dans le xive arrondissement de Marseille.

Sainte-Marthe ? C’est en bordure de la ville, adossé aux collines qui entourent la cité. Sur la droite quand on remonte l’A7, quoi. Et, pour la petite histoire, c’est là que Paul Ricard a vu le jour. «  Ce village est l’un des plus anciens de la banlieue. […] Il doit à sa belle position […] une certaine notoriété », écrivait l’historien provençal Alfred Saurel en 1878 [1]. D’ici, « on peut voir le territoire de Marseille presque en entier, depuis l’Étoile jusqu’à Marseilleveyre, et depuis la mer jusqu’à Allauch. » Et effectivement, le coin est plutôt engageant. Perdu sur les petites routes bordées de murets en pierres sèches des hauts de Sainte-Marthe, l’on se sent bien loin de la Canebière et du centre d’affaires Euroméditerranée. Bien loin aussi de la cité du Clos La Rose, pourtant située dans l’arrondissement voisin, où deux jeunes se sont faits shooter à la kalach’ le 19 novembre dernier. Non, ici, « on est chez Pagnol ! », nous dit un habitant d’une de ces résidences où le portail exige un sésame à quatre chiffres pour daigner s’ouvrir.

Les gated communities, ces fameuses résidences fermées, grillagées et digicodées, à l’architecture simili-typique, avec petit parc privé, jardinet familial et, (mazette !) place de parking sécurisée, ont été importées des États-Unis, il y a une dizaine d’années. Au départ réservées aux riches, elles se démocratisent toutefois : les classes moyennes fuyant les centres-villes trop bruyants, trop chers, et où il est impossible de garer sa tire, sont friandes de ce type de logement.

À Sainte-Marthe, le taux d’ouvriers a glissé de 24 % à 18 % entre 1999 et 2006, alors que les cadres passaient de 7 % à 14 % et les professions intermédiaires de 26 % à 33 %. Pour accueillir ces nouvelles populations, les toupies de béton tournent à plein régime : beaucoup de résidences sont récentes – moins de deux ans – et il y en a de nombreuses en construction. Certaines arborent même une « charte qualité environnementale » grenello-compatible, argument de vente imparable. De-ci de-là, au milieu de prairies condamnées, éclosent des Algéco de promoteurs immobiliers où s’achètent sur plan 90 m2 de bonheur clôturé. « Avant, il y avait un château et trois fermes, décrit à CQFD un monsieur de 89 ans vivant dans le quartier depuis plus d’un demi-siècle. Il y a quarante ans, c’était merveilleux, il y avait des vaches, j’allais chercher le lait chez mon ami Didier. Quand j’avais mon gosse, je montais presque tous les jours dans les collines. Mais ils ont tout construit. »

Au Domaine des Étoiles – résidence fermée regroupant des habitations individuelles – un jeune homme qui « travaille au Crédit Lyonnais » nous explique, tout en lavant sa voiture, qu’avant «  c’était un pré avec des vaches, ou un truc comme ça. Pas une ferme… Elles broutaient, c’est tout.  » Il loge ici avec ses parents : « On habitait aux Réformés [dans le centre-ville, près de la Canebière]. On voulait aller dans le VIIIe, mais c’était trop cher. Ici, on est bien, on a un jardin, et on voit même la Bonne Mère. »

Sous l’œil vigilant de Notre-Dame de la Garde, ils peuvent dormir tranquilles. Car voilà ce qu’ils sont venus chercher : de la tranquillité, à des loyers ou des taux d’emprunt raisonnables. Un jeune retraité de la marine marchande, rencontré dans une résidence située impasse des Quatre-Portails, loue un T4 de 85 mètres carrés pour 900 euros par mois, avec un garage où «  rentrent deux voitures ». Auparavant, il habitait à La Joliette, près du port, mais «  il y a toujours des manifestations, des travaux en permanence, et on ne peut pas se garer.  » Dans un autre enclos, un peu plus chic, de vingt-sept villas et dix-huit appartements, un proviseur à la retraite dit avoir acheté ici « parce que, à Marseille, c’est devenu rare de trouver un extérieur pour pas trop cher. On a un jardin de 400 m2, on peut manger dehors, mettre une piscine hors sol pour les petits-enfants. On a acheté ce T4, il y a cinq ans, 250 000 euros. »

Sa maison ferme à clé, la barrière de son jardin aussi, ainsi que le portail du lotissement. Tout en nous raccompagnant ostensiblement vers la sortie – il va chercher son courrier –, le grand-père « triple tour » nous explique : «  Personnellement, cela ne me fait rien quand notre portail est en panne. Mais les habitants des deux maisons cambriolées lorsqu’il ne fermait plus ne pensent pas pareil. L’une des deux fois, ils ont débarrassé le rez-de-chaussée alors que la dame était au premier. Depuis, elle a fait mettre des barreaux aux fenêtres. »

Personnellement, ça ne lui fait rien… Ou presque rien. « Mais, précise-t-il, le fait que la maison soit dans les quartiers Nord n’a pas été un problème lorsque nous avons fait notre choix  », et lui et sa famille se sentent « avant tout marseillais  ». Fichtre ! Cet arrivage d’une population d’un nouveau genre générerait-il cette sacro-sainte mixité tant espérée par les pouvoirs publics pour diluer la misère sociale, à défaut de l’éradiquer ?

Notre retraité de la marine marchande n’en est pas convaincu. Si «  le portail est ouvert jusqu’à midi pour laisser passer le facteur et la société de nettoyage, après, c’est fermé, et les enfants peuvent faire du vélo en toute sécurité.  » Pour pouvoir habiter son petit coin de paradis, «  il faut gagner les revenus en conséquence » et puis, « il n’y a pas de logements sociaux, cela fait un “écrémage”. » Haaa… « J’avais un peu peur d’habiter dans le XIVe, mais je suis venu voir deux-trois fois, et il n’y avait pas de scooters, pas de tags.  » La crainte des habitants des quartiers Nord ? « Il faut appeler un chat un chat ! Il faut y aller, habiter avec eux ! Et ceux qui disent le contraire, ils habitent dans des quartiers tranquilles ! »

Dans les collines, les engins de chantier s’affèrent autour de la résidence fermée des Chlorophylles, pour le moment ouverte aux quatre vents. Un jeune gars y promenant son chien nous confie : « Oui, ils ont prévu de mettre un portail. Ce sera mieux pour la sécurité des voitures. Je dis ça parce que je me suis fait carotter mon scooter, ici…  »


Notes


[1Alfred Saurel, La Banlieue de Marseille, éditions de Marseille, 1878 (réédition Jeanne Laffitte, 1995).



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