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Dans le Var

Rians, un rond-point dans la joie


paru dans CQFD n°172 (janvier 2019), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 30/03/2019 - commentaires

À la rédac, ces bouffeurs d’écrans m’ont supplié d’aller sur les ronds-points. Comme si, entre suivre les gazages de lycéens et les matraquages des délogés de Noailles, je n’avais que ça à faire.

En Seine-et-Marne, le 17 novembre (Photo Olivier Saint-Hilaire).

Ce samedi 15 décembre 2018, les Gilets jaunes occupent une bonne quinzaine de ronds-points dans le Var. Ce qui devrait être un lieu pour circuler sans s’arrêter est à l’évidence devenu un point de rencontre. Celui de Rians est souriant (gag !). On y fait signer la pétition pour le référendum d’initiative citoyenne (RIC), la lubie du moment. On m’accueille chaleureusement et je peux garer ma voiture électrique de location. Immédiatement, on me serre la louche comme au premier Ruffin venu ! Espérons que personne ne me confonde avec Laurent Wauquiez avec ma parka rouge. Autour de moi, tout le monde porte le gilet fluo à la mode.

C’est Gérard, un peu à l’écart pour l’instant, qui répond à mon flot ininterrompu de questions. Il me balance son revenu mensuel, comme l’avaient fait deux mamies marseillaises rencontrées à la sortie de l’autoroute d’Aubagne en novembre. Elles voulaient dégager Macron depuis qu’il leur avait vampirisé la CSG (contribution sociale généralisée). Originaire de Marseille, Gérard s’était d’abord exilé à quelques kilomètres, aux Pennes-Mirabeau. Puis, pour des raisons familiales, il a déménagé ici, à plus d’une heure d’Aix-en-Provence. «  Ce qu’il y a de bien, c’est qu’on s’est arrachés de la télévision et des grands magasins  », attaque cet ancien agent de sécurité qui a fait mille métiers, mille misères. Ça a dû tuer Bertrand Darty [1], ces blocages et cette impossibilité de consommer ! Ah, les vilains !

Aujourd’hui, Gérard a retrouvé des mots à mettre sur ses maux. Il est au chômage, ses revenus sont modiques. Il ne peut pas compter sur l’aide de ses parents, modestes. Il décrit le désert en matière de service publics. «  Il ne reste que la Poste ici — et la gendarmerie. Même le centre des impôts a fermé. » Les taxes sont restées. Pour trois points de suture, c’est l’hôpital de Brignoles, à 30 minutes. À Saint-Maximim, c’est le service minimum, avec une maison de santé de garde.

Un air de chicanes

Gérard est rejoint par un gaillard. Tous deux m’expliquent qu’ici, au rond-point, la proposition de remettre en place l’ISF n’est même plus à l’ordre du jour. « Ce qu’on veut, c’est tout changer dans la démocratie. C’est le sens de ce référendum [le RIC]. Un contrôle citoyen sur les décisions politiques. On avait rédigé un inventaire à la Prévert, mais à peine écrit c’était déjà dépassé. » « On ne fait pas d’assemblées, c’est vrai. » Ici, ça discute autour d’un canon ou d’un feu de palette. Et par chance, la boulangerie est installée au rond-point car à la campagne, on ne lâche pas le volant.

Le gaillard est prolixe sur les théories d’Étienne Chouard et des assemblées constituantes. Fonctionnaire à Paris, il s’est mis en dispo. Proche de la CGT, il ne s’en vante pas trop ici : « Le syndicalisme, c’est bien dans la fonction publique. Ça permet de sauver des gens qui sont à la dérive. Mais ça a ses limites. »

L’air est frais ce samedi. Ils sont une bonne trentaine autour d’un feu et de la jolie bicoque qu’ils ont construite. Ici ou dans le Gard, sur les routes d’Arles ou de Nîmes, à la sortie d’Alès, partout, la semaine dernière, on avait l’impression que la fameuse route des chicanes de Notre-Dame-des-Landes, détruite par une puissante armada, avait essaimé partout.

Autour du feu, tout le monde parle librement et deux femmes quinquas conviennent qu’il y a peu de jeunes parmi eux. La première n’a manifesté qu’une seule fois — lorsque le gouvernement a supprimé sa profession d’avouée (une catégorie de juristes). La seconde travaille à Marseille en clinique, elle est passée complètement à côté des manifs contre la loi Travail. Mais cette fois, elles sont venues promptement, avec le sentiment que le mouvement est parti « de la base », « du peuple  ». Elles viennent chaque jour et le week-end. Il y a un coté Restos du cœur dans ce mouvement.

On les tient, les périphériques !

À coté d’elles, ça s’agite. Un motard arborant un autocollant « Rendez l’ISF d’abord » fait le tour pour raconter ce qui s’est passé au péage de La Barque, à quarante minutes de route. Tous les ronds-points sont connectés et on circule de l’un à l’autre pour se soutenir, donner des nouvelles. Il raconte que le samedi précédent, ils étaient 2 000 à occuper le barrage autoroutier. « Là, ils ne pouvaient rien faire contre nous. Il y avait des centaines de motards qui nous avaient rejoints sur le péage. »

Il parle de « révolution citoyenne ». «  Ben ouais, c’est ça ! Dans tous les pays se forment des bataillons de Gilets jaunes. » Et ce, jusqu’à Bassora en Irak, ou encore en Hongrie, un beau pays de fachos. Même Louis de Bourbon, prétendant au trône de France, serait solidaire du mouvement. Sylvie, une habituée, espère que les Gitans vont s’y mettre aussi. «  Avec eux, ça discute pas. » On sent encore une envie d’en découdre et les victoires précédentes ont un goût de reviens-y. Toutes les colères s’agglomèrent et se répondent.

Près des automobilistes, on ironise sur les chiffres de la mobilisation donnés par le gouvernement et les médias. Tous dénoncent les violences policières, évoquent les mains arrachées et des morts qu’on cacherait. « On s’est pris des coups de tonfa ! », dénonce le motard. « Tu as vu qu’à Paris, ils ne peuvent même plus manifester. Ils les mettent en garde à vue pour rien. Quand on s’est rendu au Centre des impôts de Saint-Maximim, paf !, six gardes à vue. Les nôtres sont partis sur Marseille aujourd’hui. » Il raconte ses deux semaines sur les barrages, à peine le boulot terminé. « Je suis de Rians à la base, mais c’est trop cher pour se loger. »

Sa voisine explique qu’elle a quitté les alentours d’Aix où les coûts du logement sont exorbitants. On les tient, les périphériques ! Sur son pliant, Jean, appuyé sur sa canne, explique : « Avant j’habitais Marseille, puis j’ai déménagé par ici, c’est moins cher.  » En fait, des travailleurs pauvres qui ont quitté les grandes agglos mais pour revenir y bosser tous les jours.

« Nous sommes le peuple ! »

Tous sentent qu’avec Macron, ils se sont heurtés à un mur. Et ce déni de démocratie les a confortés dans leur volonté de maintenir les barrages. « Nous sommes le peuple !  », me répètent-ils tous. Et ce peuple a de la volonté. « On a l’impression de faire l’histoire. Que rien ne sera plus comme avant », affirme un type en treillis de chasseur. Une femme nous tend la pétition. « Allez faire signer. Faut que je m’en aille.  » «  C’est que je suis de Marseille ! », lui dis-je. C’est pas grave. «  Ici, c’est l’affaire de tous les Français.  » Puis elle se reprend : « Du monde entier ! »

Avant de partir, un papy me serre à nouveau la main pour me tenir encore un peu la jambe. «  Au péage de la Barque, tout est ouvert, les grillages sont tombés.  » Les gens pensent avoir repris le contrôle du territoire : ronds-points occupés, radars vandalisés et péages flingués. Les vieux fourneaux bouent encore. Et en janvier, ils iront peut-être bien occuper les rotatives de La Provence, à l’invitation du propriétaire, Bernard Tapie !

Christophe Goby

La Une du n°172 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

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Cet article est issu de notre dossier « Les pages jaunes de la révolte », 15 pages consacrées aux Gilets jaunes dans le n°172 de CQFD, paru en janvier 2019.

Voir le sommaire.

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Quelques articles de ce dossier publiés en ligne :

  • Et soudain, la Macronie trembla – De quel peuple est ce gilet ? > Depuis plus d’un mois les qualificatifs se bousculent pour tenter de comprendre la vague jaune qui a foutu un sacré coup dans les gencives de la start-up nation : inédit, hétéroclite, factieux, nouveaux sans-culottes, jacquerie en réseaux, mouvement sans tête, populisme... Une certitude : cette révolte a chamboulé beaucoup de repères.
  • Violences policières – David Dufresne : « Cette répression laissera des traces » > Parcourir « Allô Place Beauvau », le fil Twitter que le journaliste David Dufresne a lancé le 4 décembre dernier pour recenser les violences policières, procure vite une sensation d’écœurement. D’autant que la liste ne cesse de s’allonger : 207 signalements – souvent assortis de vidéos – à l’heure où ces lignes sont écrites... La parole est à l’accusation.
  • Récupérations politiques à l’extrême droite – Du brun dans le jaune > Aux abois, Macron aimerait choisir ses adversaires. Et à tout prendre, ceux avec qui il débattrait d’identité nationale et d’immigration lui conviennent mieux que ceux qui crient justice sociale. Pour cela, ministres et médias lui apportent sur un plateau des porte-parole autoproclamés qui flirtent avec la fachosphère. Passage en revue des gilets bruns surfant sur la vague fluo.
  • Saint-Nazaire – « Pas possible de rentrer chez soi après ça » > À Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), l’assemblée générale des Gilets jaunes a su d’emblée se préserver de possibles manipulations d’extrême droite en se déclarant constituée « sur des bases clairement antiracistes ». Retour sur une expérience de démocratie directe à la pointe de la révolte jaune fluo.

Notes


[1Confondateur de l’enseigne d’électroménager, décédé à Miami ce jour-là.



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Par Christophe Goby


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