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Le Think tank Cartes sur table, mais qu’est-ce qu’on va faire de ça ?


paru dans CQFD n°103 (septembre 2012), rubrique , par François Maliet
mis en ligne le 22/09/2012 - commentaires

Ha, l’impertinence de la jeunesse ! Nous en manquions cruellement, paraît-il, dans ce pays gouverné, administré et pensé par une ribambelle de sexagénaires bien coulants, moulés à la louche des grandes écoles… Hé bien, c’est terminé ! Le 13 août dernier, à l’occasion de l’ébouriffant roupillon que furent les cent premiers jours de François Hollande, le think tank Cartes sur table, fondé en 2012 par des jeunes âgés de 25 à 35 ans, a publié cent propositions pour « améliorer la vie quotidienne des Français comme la situation du pays ». « De gauche […] mais réalistes » – en bon français, suçant la roue du Parti socialiste –, ces sans-culottes courtes se veulent plus « punchy » que leurs aînés du groupe de réflexion Terra Nova, dont certains membres sont pourtant à peine plus âgés [1].

« On n’est pas encore dans le confort installé avec un travail et une famille. On peut donc se permettre d’être encore impertinents », élucubre Agathe Cagé, l’une des fondatrices de Cartes sur table, dans Libération du 13 août dernier. Tiens… Dégoter un job est donc forcément synonyme de « confort ». Et avoir un contrat de travail sur sa tête et des moutards dans les pattes implique fatalement de se satisfaire du monde tel qu’il va mal…

Sans surprise, Agathe Cagé nous apprend que la plupart des membres de sa « boîte à penser » (sic), qui se revendiquent de la jeunesse, de toute la jeunesse, ont « les bons diplômes et les bons CV ». Elle-même est normalienne, ancienne élève de l’École nationale d’administration (ENA) et poursuit une thèse en sciences politiques tout en chagrinant au… ministère de l’Intérieur, d’après Libé. Il n’est pas certain que les jeunes précaires trimbalés de stages en contrats d’intérim entrecoupés de longues, longues – longues ! – périodes de chômdu se reconnaissent dans ces vieux trentenaires soi-disant « ancrés dans le réel ». Heureusement, les techniques modernes de communication atténuent leur proximité sociologique avec les élites : la grande innovation de Cartes sur table est de « formuler des propositions très courtes, des choses “tweetables”, qui sont lisibles par tout le monde et que chacun peut reprendre ». Pour faire peuple, faisons bref. Il est bien connu que le gueux ne peut lire plus de cent quarante caractères, tout accaparé qu’il est par la télé-réalité.

Éducation, culture et médias, égalité, solidarité, écologie, fiscalité et responsabilité sont les sept familles traitées par Cartes sur table… L’on y retrouve nombre de propositions maintes fois rabâchées, comme, pour les étudiants, « développer le plus tôt possible le contact avec l’entreprise » (Agathe Cagé, France culture, « Les Matins d’été », 16 août 2012).

Tout aussi original est leur souhait de « faire de Pôle emploi un espace plus humain, un espace de vie pour les chômeurs, qui sont parfois dans une grande solitude. » Pour y parvenir, il suffirait de réformer Pôle emploi « en s’inspirant du succès des Apple Stores et de ses formations personnalisées ». Le chômeur serait toujours fliqué, et on lui proposerait immanquablement des boulots à temps partiel et/ou précaires à mille lieues de chez lui, mais avec un beau sourire commercial, et une oreillette, pour faire technophile.

La définition d’« impertinence » est : « Qui montre de l’irrévérence. » Mais l’on trouve aussi : « Qui n’est pas pertinent. » Cette dernière correspond peut-être mieux aux platitudes « tweetables » de ces louveteaux aux dents longues qui s’inscrivent « dans l’ordre du possible, pas du rêve ». Pourtant, ils souillent sûrement leurs draps quand, la nuit venue, ils songent aux doux fauteuils de leurs aînés.

Sentence : CQFD condamne les membres de Cartes sur table à 30 ans de stage incompressibles dans des Apple Stores.


Notes


[1L’ex-président de Terra Nova, le député PS Olivier Ferrand, n’affichait que quarante-deux printemps lors de son décès en juin dernier.



2 commentaire(s)
  • Le 23 septembre 2012 à 14h42, par emma may -

    complètement d’accord, et fan de cet article !

    Répondre à ce message

  • Le 30 octobre 2012 à 21h47, par Masse critique - blog.aydree.com -

    Quel beau ramassis de winners ! Autres propositions : "Démocratiser internet pour les plus jeunes." Et les plus pauvres ? "Investir dans les jeunes artistes." Comme on investit dans une start-up ? Bref, apparemment, un think tank de gauche reste un think tank...

    Répondre à ce message

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