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1er-Mai à Paris : canon à toto

Lacrymos pour le cortège autonome


paru dans CQFD n°155 (juin 2017), rubrique , par Samy Ben Abdallah
mis en ligne le 19/04/2018 - commentaires

On rejoint le cortège rouge et noir dans la rue du Faubourg du Temple. Lorsqu’on arrive sur République, des groupes anars quittent la CNT pour rejoindre ce qu’on appelle, à défaut de mieux, le cortège de tête. On ne sait pas vraiment ce qu’il en sera, car il se murmure que l’intersyndicale, CGT incluse, ne veut plus voir de cortège autonome mener le bal durant ses manifestations. Voilà pourtant que débarquent les anarchistes autonomes et leurs bannières, bientôt suivis par une foule de gens disparates, lycéens, étudiants, des moins jeunes et des vioques, dont un qui nous alpague derrière son masque de ski : « Prenez ça », et qu’il sort des pétards de bien 10 cm planqués dans des baguettes de pain. On lui avoue qu’on ne saurait pas quoi en faire, il s’en va en grognant.

Le cortège se remplit, on n’en voit plus le début : « J’y ai jamais vu autant de monde, regarde, y’a même des gamins de 17 ans, des vieux, c’est cinglé », affirme David, de toutes les manifs loi Travail. Derrière, la CGT bouge et crie « Avancez ! ». On s’exécute. À peine dix minutes plus tard, la queue de notre cortège hurle : « On est nassé, revenez ! » On sent que c’est anormal. Trop tôt. On remonte et on entend bientôt voler les premières lacrymos. Une pluie qui s’abat sans discontinuer, entrecoupée de grenades de désencerclement lancées au milieu de la foule. On n’a jamais vu un tel débit de tirs, une telle régularité, une telle violence. Les CRS finissent par avancer, nous repoussant vers Bastille. Des tirs tendus de lacrymos cognent des crânes, dans les rues adjacentes ; d’autres CRS nous attendent. On débouche à Bastille, impossible de comprendre ce qu’il s’y passe, les palets pleuvent encore, accompagnés de tirs de Flash-Ball.

Puis, calme plat. Le camion à eau manœuvre. On fait le tour de la place, jonchée de centaines de palets. Le cortège intersyndicale reste à l’entrée du boulevard Beaumarchais, stationnaire, cerné par un cordon de gendarmes mobiles. Ils avancent et soudain on pige : la CGT a privatisé la manifestation avec la complicité de la préfecture, en coopérant au massacre. On a du mal à y croire, mais le cordon de gendarmes ne ment pas. Ils foncent droit sur nous, le cortège autonome se reforme, du moins ceux capables de continuer. Au Viaduc des arts, le canon à eau qui ouvrait la route fait demi-tour, on entend de nouvelles détonations, un chaos s’ensuit. Des anarchistes tentant de fuir par la coulée verte sont poursuivis par des CRS déchaînés, une camarade me dira plus tard : « Je m’en suis sortie parce qu’une dame nous a cachés. Mais je n’ai jamais eu aussi peur. » Les manifestants sont acculés et matraqués. Les plus chanceux fuient dans les rues adjacentes, et retrouvent plus loin le cortège de la CNT. Il n’y a quasiment aucun interpellé ; le but était clair, détruire et décourager le cortège de tête. C’est en quelque sorte une réussite. Et beaucoup s’accordent à dire que c’est une tactique à bout de souffle, désormais inefficace et dangereuse.

Dans les cortèges syndicaux, personne n’a idée de ce qu’il vient de se passer – ni de la répression, ni de la collusion évidente entre la CGT et la préfecture de police. On quitte la place. Un homme a les doigts brûlés par un palet, un autre boite, et il nous montre la balle de Flash-Ball qui l’a cogné. Un troisième raconte comment les CRS ont humilié et tabassé une bande d’anars, les obligeant à abandonner le contenu de leurs sacs.

On est éreintés, et on ne pense qu’à rentrer, prendre des nouvelles des camarades. On sait que ce soir, le pays ne retiendra que les quelques policiers blessés. Personne n’entendra parler de nous. On sait aussi que c’est le début de cinq longues années de lutte.

On a peur, mais on est tous certains d’en être.



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Par Samy Ben Abdallah


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