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La tierra, siempre la tierra


paru dans CQFD n°110 (avril 2013), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 14/06/2013 - commentaires

Par Martin Barzilai. Manifestation Mapuche contre la repression, le 15 janvier, à Santiago du Chili. {JPEG}

Le 29 avril sort le double DVD Mari Chi Weu (2000) et Retour en terre mapuche (2011), de Christophe Coello et Stéphane Goxe [1]. Le premier film décrit une lutte indigène et paysanne à travers des portraits d’hommes et de femmes que l’on retrouve, dix ans plus tard, toujours debouts.

« “Mapuche”, en langue mapudungun, signifie “gens de la terre”. Il doit y avoir chez le Mapuche quelque chose comme une fatalité historique, essentielle, qui le pousserait à se battre pour sa terre et la vie qu’il entend y mener. Comme s’il n’avait pas d’autre choix, et qu’à force, depuis des siècles que ça dure, il n’avait d’autre destin. [2] » En 1997, les cinéastes Christophe Coello et Stéphane Goxe sont au Chili pour la réalisation de leur documentaire [3], dans lequel ils mettent à jour les violentes luttes sociales qui innervent un pays présenté comme la « Suisse » de l’Amérique latine. C’est par hasard qu’ils se retrouvent témoins d’une assemblée mapuche, dans les environs de la ville de Concepción, au cours de laquelle sont âprement discutées les stratégies de réappropriation de terres accaparées par l’État chilien et les multinationales du secteur forestier. Deux ans plus tard, Goxe et Coello reviennent sur les lieux bien décidés à fixer leur focale sur une lutte indigène dont l’écho médiatique n’a pas encore franchi les limites du pays. Entre temps, la résistance mapuche a pris corps et fait irruption sur la scène politique chilienne. Paysages dévastés par une déforestation intensive, communautés harcelées et condamnées à vivre sur des bandes de terre toujours plus restreintes, les images du film Mari Chi Weu (Dix fois nous vaincrons) réussissent le pari de donner chair à la parole indigène et à l’inscrire dans un long processus de dépossession territoriale et culturelle : de l’expansionnisme de la couronne espagnole du XVIe siècle à la mise en coupe réglée de la dictature de Pinochet. Devisant à l’ombre d’une cahute, des paysans analysent : « Forestal Mininco ? Société anonyme… ? L’entreprise a offert ces cahiers à l’école, à tous les enfants. Ils font la même chose partout. C’est pour gagner la confiance des gens et surtout pour que nos frères ne leur prennent pas la terre ? Oui, ils veulent nous acheter avec des cahiers, comme ils faisaient avant avec un coup à boire. ? Tous ces gens qui pensent que nous ne sommes encore que des idiots ! » Fabriqué de manière artisanale, totalement autoproduit, Mari Chi Weu fut un des premiers documents audiovisuels indépendants à témoigner du combat du peuple mapuche.

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Début 2009, les cinéastes récidivent et donnent le premier tour de manivelle de Retour en terre Mapuche (La tierra, siempre la tierra) sur un conflit qui n’a fait que gagner en intensité. Tandis que les Mapuches n’ont eu de cesse d’ancrer leurs revendications (autodétermination, autonomie, restitution territoriale), les gouvernements successifs ont été jusqu’à puiser dans l’arsenal antiterroriste initié sous Pinochet pour criminaliser leur lutte. Stéphane Goxe : « Ce qui est au cœur du dispositif de Retour en terre mapuche, c’est non seulement de retourner sur les pas de quelques-uns des personnages du premier film, mais en même temps de leur soumettre des extraits de ce premier film où ils intervenaient. De soumettre à l’épreuve du temps les paroles et propos qu’ils tenaient à la fin des années 1990, de voir quel effet ils produisent à dix années d’écart, sachant que ces dix années ont été des années de lutte, de répression, de clandestinité et d’emprisonnement pour la plupart des personnages de Mari Chi Weu. » Au titre des retrouvailles les plus parlantes, on citera celles avec Patricia Troncoso, dite « la Chepa ». La Chepa qui aura connu la prison dans les années 2000, mené une grève de la faim de plus de 100 jours pour améliorer son quotidien carcéral et que les cinéastes retrouveront lors d’une permission hebdomadaire. « Ce qui est palpable dans ces retrouvailles avec la Chepa, c’est la manière dont elle juge avec humour et une jolie distance les propos clairs, durs et fermes qu’elle tenait dans Mari Chi Weu. Il y a cette radicalité qu’elle assume tranquillement, qu’elle porte encore en elle malgré les épreuves traversées, cette continuité dans la lutte malgré la taule, la torture, malgré le fait qu’elle ait dû accoucher de son enfant en prison, son enfant “né en captivité”, comme elle le dit elle-même. »

Reste que Retour en terre mapuche ne se veut pas une simple suite de Mari Chi Weu. L’idée n’a pas été de faire un bilan de la lutte dix ans après, ni de dresser le portrait d’une nouvelle génération militante indigène. Si Mari Chi Weu s’est attaché, à la façon d’un reportage documentaire, à dépeindre la manière dont ressurgit la lutte des Mapuches à la fin des années 1990, dans Retour en terre mapuche, c’est «  le temps [qui] est à l’œuvre, celui de la dégradation mais aussi celui du possible. C’est un temps où des femmes et des hommes libres veulent écrire eux-mêmes leur histoire. Cette réappropriation du temps, de l’histoire et de l’espace n’est pas limitée aux enjeux locaux d’une lutte : elle nous concerne tous. Dans Retour en terre mapuche, nous ne prenons pas vraiment parti pour des opprimés, nous ne défendons pas vraiment une minorité menacée. En nous identifiant au combat des Mapuches, à leur manière d’être, c’est pour nous-mêmes que nous combattons, ici et maintenant. Quelle meilleure leçon pourraient-ils nous donner ? [4] »


Notes


[1C-P Production/Un pas de côté – le DVD sera disponible sur les sites de cp-productions et de hobo-diffusion

[2Stéphane Goxe, extrait du livret accompagnant les DVD.

[3Chili, dans l’ombre du jaguar

[4Jordi Vidal, ibidem.



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