CQFD

Siliconisation de Marseille

La philanthropie selon Google


paru dans CQFD n°158 (octobre 2017), par Christophe Goby, Emilien Bernard, Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 10/01/2018 - commentaires

Pendant deux jours, le Palais de la Bourse de Marseille s’est habillé aux couleurs de Google – bleu, rouge, jaune, vert. Joie et cotillons ! Une opération commerciale ? Pas vraiment : le fleuron de la Silicon Valley – gracieusement invité par la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) –- n’est pas là pour faire du chiffre. Mais pour mener une opération de propagande à peine maquillée.

Dans ce temple du commerce aux plafonds vertigineux, les petites mains embauchées pour accueillir les visiteurs sont catégoriques : « Google n’est pas ici par intérêt, ânonne une jeune fille postée à l’entrée. L’entreprise veut simplement former les gens à ses technologies. » Merveilleux. Ses petits camarades à t-shirts blanc, rouge ou bleu, tous jeunes et [1] joyeux, sont sur la même longueur d’ondes : ils sont là pour guider les visiteurs dans les labyrinthes des mystères high-tech, voilà tout. Jusqu’au big boss de Google France, Sébastien Missoffe, qui s’enflamme dans La Provence : « Nous allons nous rendre dans 100 villes de France pour former 70 000 personnes. » [2] Pur dévouement, bien évidemment.

« J’avoue qu’au début j’avais une image mitigée de la marque, confesse un autre employé. Je la voyais comme un peu trop envahissante, peut‑être dangereuse. Mais maintenant, je suis conquis, tout le monde est sympa dans cette boîte. Quand le patron est passé nous saluer, il nous a demandé de le tutoyer et de l’appeler Seb. C’est génial. » Génial, peut-être. Mais surtout typique des nouvelles formes de management de la Silicon Valley, où l’autoritarisme se déguise en fun, la toute puissance en dévouement planétaire et la servilité en chance de ta vie. Au fond, personne n’est dupe, mais puisque le décor est sympa, les salaires élevés et l’ambiance chaleureuse, on va pas cracher dans la soupe. Un employé va même jusqu’à citer Skynet, la machine qui asservit la planète dans Terminator, pour expliquer que Google n’en est pas là. Rires jaunes. T’as qu’à voir.

Par Hector De La Vallée. {JPEG}Luxe, high‑tech & volupté

À l’intérieur, tout est sympa. Les hôtes et hôtesses se plient en quatre pour guider le chaland – sourire bright, approche décontractée. Il y a un coin enfant débordant de Lego, où les mômes dessinent sur des feuilles ornées du logo de l’entreprise. Des goodies sont distribués à tous les visiteurs.

Et le samedi matin, joie suprême, une initiation au yoga est offerte. De quoi harmoniser ses chakras sous l’égide de la haute technologie.

Ceci dit, au coin café « bio » offert, les employés s’emmerdent un peu : les Marseillais ne se sont pas déplacés en masse pour la grand‑messe. «  Faut comprendre : ici, les gens se lèvent plus tard », se rassure un employé.

Juste à côté, une hôtesse tente de nous vendre un Google Home, ignoble pot de plastique diffusant à cet instant du Coldplay. Son interface vocale a deux vocations : pile, contrôler nos maisons ; face, répondre à toutes nos questions. «  Ok, Google, quelle est la hauteur de la tour Eiffel ? », demande la démarcheuse. « 300 mètres », répond la machine. « C’est plus convivial qu’avec un smartphone, vous ne trouvez pas ? » Comment lui dire qu’on angoisse un chouïa à l’idée d’être toujours écouté, analysé et transformé en méta‑données par Google ? Voyant qu’on reste dubitatif, un « manager » arrive pour la seconder, tutoiement d’office et regard complice : « Tu peux lui demander de jouer Coldplay ou la taille de la tour Eiffel, par exemple... » Mais laissez-moi !

Plus loin, un stand met en avant les réussites high-tech locales. Il y a là un fabricant de mini‑drones. La démonstration lancée, le petit insecte technologique se balade entre les gens en les filmant. « C’est tout l’inverse d’un produit dédié au contrôle », explique le bateleur alors que les visages croisés par l’engin s’affichent sur l’écran. « Nous on fait dans le ludique, c’est tout. » D’accord.

L’art d’impacter

Mais le cœur de l’événement, ce sont les conférences et ateliers. Pour les premières, elles consistent en un défilé de slides sur un écran géant entrecoupé de commentaires abscons. Lors du symposium « Développer sa notoriété grâce à YouTube [3] », on apprend ainsi qu’il est possible d’utiliser des « bumper ads », publicités faisant moins de six secondes, pour lesquelles il s’agit d’être « impactant » au maximum. Devant nous, un type étrange à pull jaune glousse à intervalles réguliers. Il s’agite sur sa chaise, remue, crispant. Vers la fin, il se lève : « Comment se passe le ciblage multi-langues ? » « Bonne question », lui répond l’animateur. On fuit.

Direction un atelier où est dispensé un cours de commerce en ligne. Un employé nous rencarde : avant, tu flânais bêtement et tu rentrais dans un magasin par hasard. Là c’est fini, has been, tu crois que tu choisis en mettant tes mots-clés mais en fait le net t’oriente. Derrière l’écran, des montagnes de statistiques te guettent. Et c’est pire qu’un rabatteur pour un resto dégueu sur la Côte. « Aujourd’hui vous êtes tout le temps connecté : 50 % des achats dans le monde se font sur un mobile. » Rassurant.

Avant de fuir, une dernière tâche. Celle qui pourrait sauver CQFD de la perdition, l’ancrer dans une nouvelle dimension : l’atelier « Diagnostic personnalisé pour améliorer sa visibilité en ligne ». Accompagnés de notre attachée de presse d’élite, on tente le tout pour le tout. Notre « coach personnalisé » s’appelle Ousseynou. Sympa comme tout. On lui dit qu’on est dans la mouise, qu’on veut cartonner en ligne. Il nous présente pléthore de produits Google adaptés, de solutions pour améliorer notre référencement naturel (gratuit) ou amélioré (payant). La formule magique : R (Rank) = C (Cost) x QS (Quality Score). Pépouze. Ousseynou nous explique que « l’argent ne fait pas tout », mais pas loin.

À la sortie, on interroge une énième employée sur la présence de Google en ces lieux. Cette fois‑ci, elle ne botte pas en touche : « Ce n’est pas parce qu’une entreprise est déjà à la tête de son secteur qu’elle ne veut pas grossir davantage. Pour ça, il faut trouver toujours plus d’utilisateurs. »


Notes


[1Cons.

[2« Le géant Google cultive le terreau provençal », article mis en ligne le 23/09/17.

[3Qui appartient à Google.



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