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Marseille-Provence 2013 et Euroméditerranée

La grande fanfaronnade


paru dans CQFD n°85 (janvier 2011), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par , illustré par
mis en ligne le 23/02/2011 - commentaires

« 2013 sera un formidable accélérateur pour Marseille ! » [1], se réjouit son sénateur-maire. Accélérer, mais pour aller où ? Dans un monde idéal, l’urbanisme et la culture, tel un dialogue amoureux entre l’espace et le temps, se promèneraient main dans la main sur les larges avenues d’un avenir radieux. Et comme nous y sommes presque, grâce à une démocratie qui nous fait éternellement patienter dans l’antichambre du meilleur des mondes, tout est mis en œuvre pour que cette symbiose se réalise. Le hic, c’est qu’au lieu de se remplir d’une foule joyeuse et souveraine, ces avenues ressemblent finalement à des cimetières.

«  Il y aura un après 2013 », promet Jean-Claude Gaudin le 3 décembre 2010, « car lorsque les lampions seront éteints, il restera le formidable travail d’aménagement de la ville, l’accélération des opérations d’investissement, un nouveau patrimoine exceptionnel d’équipements culturels et une politique culturelle entièrement refondée. » [2] Un homme pressé, vous dit-on. « Je ne suis pas un spécialiste de la culture, mais je sais où sont les enjeux, plastronne quant à lui Renaud Muselier, « monsieur 2013 » à la mairie. Aujourd’hui, il n’y a pas de développement économique sans offre culturelle. C’est le secteur qui porte. Il nous faut montrer ce qui marche à Marseille, changer son image, rompre avec la caricature qui perdure au fil du temps, celle d’une ville de grévistes.  » [3] Ulrich Fuchs, directeur artistique de MP 2013 : « Depuis 1990, avec Glasgow, leur projet [les capitales européennes de la Culture] est devenu un catalyseur de développement urbain. » [4] À l’époque où, en lieu et place du musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Gaudin prétendait bétonner l’entrée du Vieux-Port pour y recevoir les catamarans de l’America’s Cup, son adjoint délégué à la culture mettait les points sur les i : «  La culture doit attirer les cadres supérieurs et les touristes. » [5]

Christophe Bonduelle, grand sponsor de l’art en conserve, tire le bilan d’une expérience passée : « Lille 2004 nous a fait gagner dix ans, à nous chefs d’entreprises, nous les représentants du monde économique. » [6] Ce qui explique l’enthousiasme de Jacques Pfister, président de la chambre de commerce et principal soutien du projet, qui assure que pour un centime d’argent (public et privé) investi, il espère bien en ramasser six de bénéfices (privés). Jean-Claude Gondard, secrétaire général de la Ville, a, lui, parlé de « machine de guerre » [7].

Ici, entre vocabulaire martial et comptes d’apothicaire, les bisounours de l’art pour l’art auront du mal à se faire une place au soleil. C’est plutôt à des petits soldats de la reconquête urbaine que le public aura affaire lorsqu’il verra défiler les gais lurons du spectacle vivant. L’état actuel de la rue de la République, pour moitié aux mains des banqueroutiers de Lehman Brothers, illustre assez bien le futur qu’Euroméditerranée, vaste opération de réhabilitation urbaine, nous concocte. L’emblématique chantier comportait deux volets : expulser les pauvres et installer un gratin plus raffiné. Le premier volet a été rondement mené, « avec du sang, de la sueur et des larmes » [8]. Mais le second est pour l’instant un fiasco : la rue et ses nouvelles boutiques sont vides et les façades ravalées cachent mal la déconvenue des spéculateurs. Incantatoires, des images de synthèse placardées sur de larges panneaux convoquent une nouvelle ère, hantée par des ectoplasmes virtuels voués à un shopping perpétuel. Sur un de ses panneaux, une main anonyme a résumé l’affaire : « Y a que des Blancs. » Le baron Haussmann avait tracé ce genre de boulevards pour qu’il soit aisé, entre autres, de dégager la populace émeutière à coups de canon. On y a vu récemment une escouade de robocops expulser une grand-mère chinoise. En 2013, on y verra circuler des chars, mais rassurez-vous, des chars de carnaval, pour des festivités à la niçoise, où le public consomme du spectacle avant de rentrer sagement chez lui.

À la mairie, Muselier est chargé « de faire en sorte que la ville soit prête à accueillir dix millions de touristes  ». On désire aussi attirer cinq millions de croisiéristes par an, sans doute pour redonner une âme, le temps d’une escale, aux quartiers portuaires épurés de leur plèbe. Le shopping mall des Terrasses du Port sera érigé pour eux. « La Ville de Marseille se lance dans des chantiers spectaculaires, […] un défi majeur avec la reconquête du littoral » [9]. De l’Estaque aux Goudes, l’heure est à l’éradication des lieux de convivialité et à la radicalisation de l’accaparement privé de la mer. Même le parc national des calanques est conçu comme un alibi pour la spéculation, Gaudin le confirme : «  Ce parc est très proche de zones urbanisées qui ne doivent pas subir de contraintes à leur développement. » [10]

Le gratte-ciel de Saadé, l’Hôtel-Dieu mué en hôtel de luxe, le désert de la République… Autant de coquilles vides trahissant une mentalité d’oligarques tiers-mondistes. Honteux de la culture locale, ceux qui gouvernent Marseille font du gringue à d’hypothétiques conquérants étrangers censés apporter la richesse. C’est le mythe du cargo répété en farce. Nos caciques déplumés vénèrent un horizon engrossé par leurs propres fantasmes. Un navire viendra, chargé de breloques et de verroterie… Mais parions que les buildings de bureaux vont boucher la vue sur la rade sans jamais attirer les milliers de cadres dont rêve Euroméditerranée.

C’est donc avec un nouveau dynamitage du Marseille populaire que les artistes de MP 2013 sont invités à collaborer. Sauf qu’aujourd’hui, contrairement à 1943, la chiourme est conviée à célébrer sa propre éviction (l’adjoint au maire délégué à l’urbanisme a déclaré un jour qu’il fallait « se débarrasser de la moitié de la population » [11] !) : « 2013 est une occasion exceptionnelle d’associer le plus grand nombre de Marseillais à cette accélération de leur ville. Nous avons l’occasion de dire aux Marseillais : votre ville est belle, séduisante, elle attire. Développez-la, respectez-la et soyez acteurs de la réussite de 2013 » [12], sermonne cyniquement monsieur le maire.

Hors sol, irriguée au compte-gouttes des subventions européennes, MP 2013 mettra en scène une conception verticale et mercantile de la communication. Tombée du ciel, cette Culture majuscule apportera ses lumières à un public supposé ignare, et qu’on espère bon client. Elle est effectivement une « machine de guerre » contre la mosaïque de cultures populaires composant l’identité mouvante de la ville. Des pistes pour une résistance : les bagarres de locataires contre les expulsions ; la vitalité et l’entêtement des marchés de Noailles, du Soleil et des Puces ; le carnaval autogéré de La Plaine ; et surtout le boycott rageur de l’édition 2009 du Festival de Marseille par les métallos du port, « parce qu’on ne dansera pas sur un cimetière » [13].


Notes


[1leJmed.fr, 5 décembre 2010.

[2Ibid.

[3Le Ravi n°77, septembre 2010.

[4Ibid.

[6Le Ravi n°77, ibid.

[7La Provence, 14 mars 2009.

[8Bruno Le Dantec, ibid.

[9leJmed.fr, ibid.

[10La Provence, 22 décembre 2010.

[11Bruno Le Dantec, ibid.

[12leJmed.fr, ibid.

[13zibeline, n°19.



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Par Bruno Le Dantec


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