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Bande dessinée et poésie combattante

« La Zad est âpre et magique »


paru dans CQFD n°175 (avril 2019), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par , illustré par
mis en ligne le 27/06/2019 - commentaires

Thomas Azuélos et Simon Rochepeau viennent de commettre La Zad, c’est plus grand que nous (éd. Futuropolis), une BD sur Notre-Dame-des-Landes qui échappe aux pièges de la langue de bois. Récit choral, elle montre l’exceptionnalité de la situation et les contradictions qui traversent toute lutte de défense d’un territoire. CQFD a cuisiné l’ami Thomas.

Planche extraite de "La Zad, c'est plus grand que nous", de Thomas Azuélos et Simon Rochepeau {JPEG}

Qu’est-ce qui t’a poussé vers la Zad ?

« L’idée est de Simon. On y a vécu quelques semaines et ç’a été comme un coup de foudre. Là-bas, tout est lié : les pensées, les paroles, les actes, le rapport au travail, à la nature, à l’imaginaire, au politique. Les zadistes ont une prise considérable sur leur quotidien et leur environnement. Et ils n’ont pas fermé la porte derrière eux : ce n’est pas un ghetto auto-suffisant, c’est un monde ouvert à la circulation. La Zad a réveillé en moi plein d’envies et de réflexions : une sorte de convergence de mes luttes internes ! Ni journaliste, ni artiste engagé, j’y suis allé en “auteur témoin”, on va dire. »

Les paysans anti-aéroport et les zadistes constructifs se voient coincés entre Vinci et l’État d’un côté et de l’autre des postures radicales bien allumées. N’y a-t-il pas un effet miroir entre dystopie capitaliste et utopie hors sol, pour qui le monde est une friche où plaquer ses chimères ?

« Une lutte n’existe pas hors du temps et de l’espace. Sinon c’est une religion. Notre BD se déroule entre l’opération César [1] (automne 2012) et l’hiver 2013-2014. Début 2013, les gendarmes s’en vont et des tensions surgissent. Notre histoire s’est inspirée de ce moment-là, extraordinaire, fondateur, mais difficile : comment cohabiter, construire ensemble, développer une conscience et des biens communs, sans ce ciment primitif qu’est l’opposition à la police ? Ce qui était vital et essentiel hier, sans quoi la Zad n’aurait jamais existé – la colère, la violence, le refus du compromis – doit être réinvesti ailleurs, sans que ces sentiments ne disparaissent pour autant. L’absence de l’État ne veut pas dire que les relations de pouvoir n’existent plus. Il y a des différences politiques, bien sûr, mais avant tout, l’enjeu est la cohabitation de gens issus de classes et de milieux différents – ce qui est la base du politique. C’est la rencontre de jeunes squatteurs urbains avec le monde paysan, la confrontation entre idéaux et réalité de la terre – la gestion des sols, des forêts, l’élevage, la boulange, le travail du bois... »

À la fin, la dynamique collective paraît fragile. As-tu une vision pessimiste de cette lutte ?

« Pas du tout. Notre BD est rugueuse. Un peu dramatique, parce qu’à la Zad le pouvoir est nu. Mais c’est un hommage aux zadistes, qui ont refusé de vivre une mascarade démocratique et se frottent à la réalité du sol et des autres. Nous voulions éviter l’idéalisme béat et le folklore (“Ah, les belles chicanes de la départementale ! Ah, le pseudo drôlatique de Camille ! ”)… La fin est incertaine, mais les personnages de notre BD ont fait du chemin. Ils se remontent les manches et font corps pour assumer une parole commune. Il reste à raconter (mais combien de BD faudrait-il ?) tout ce qui a suivi, jusqu’à la victoire spectaculaire contre l’aéroport en 2018. »

Au-delà de l’histoire de la lutte, vous déployez aussi la sensualité, la subjectivité et les contradictions de plusieurs récits individuels. De quel personnage te sens-tu le plus proche ?

« De Cloé, par la bienveillance et l’empathie ; de Max et Caillou, par la colère ; de Zibba, par l’amertume ; de Diony, par le découragement ; de Scoot, par le besoin d’en rire ; de Gildas et Christine, par la perte de repères et la nécessité de s’adapter. L’enjeu était de tous les comprendre, de tous les respecter, comme les facettes d’un même corps en mouvement. »

La scène où Scoot drague un flic avec un cocktail Molotov à la main, vous l’avez imaginée sous acide  ?

« [Rires.] Nous avons extrapolé à partir de l’histoire d’un ami de la Zad. Le flic, au milieu de 2 500 autres flics, représente l’État envahisseur et sa violence inouïe. Là, ça devient un gars avec qui on pourrait se regarder dans les yeux, boire un coup après le boulot, se rouler des pelles, pourquoi pas ? Mais s’il reçoit un ordre dans son oreillette, il brandira son arme et sera prêt à te mutiler ou à te tuer. »

Le personnage à l’élégance improbable de Zibba, il existe ?

« Il est inspiré de quelques figures existantes. Bien sûr, son costume immaculé, très fictionnel, détonne dans la boue du bocage. Mais comme elle incarne la colère et la rupture, il était important que Zibba ne se résume pas à une grimace vulgaire. Et qu’elle ait la classe. Elle est “la pureté de la lutte”. Ce sont les autres qui se salissent les mains. »

Au fil du récit, les bêtes menacées d’extinction apparaissent au premier plan d’une page, comme un esprit des lieux tapi dans l’obscurité. Le monde sauvage plus grand que la Zad... Tu es devenu animiste ?

« Oui, la Zad est âpre et magique. La Zad est pleine de poésie et d’espoir. C’est aussi une question de point de vue et d’échelle. À la Zad, un acte banal peut devenir immense : un enjeu politique. On y apprend à renverser les rôles pour les réévaluer. »

Propos recueillis par Bruno Le Dantec

La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Entretien publié dans le n°175 de CQFD, paru en avril 2019, avec un dossier central consacré au Printemps algérien. Voir le sommaire détaillé.


Notes


[1Tentative ratée d’expulsion de la Zad par la force publique sous l’égide de Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur.



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Par Bruno Le Dantec


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