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Antifa

« No pasaran », disent-ils


paru dans CQFD n°113 (juillet 2013), par Gilles Lucas, illustré par , illustré par
mis en ligne le 14/09/2013 - commentaires

Quelques semaines après la mort de Clément Méric, CQFD a rencontré trois antifas marseillais qui, entre confrontations directes et aspirations à un bouleversement social généralisé, expliquent leur combat, leur choix et leur projet.

CQFD : Vous vous dîtes « antifas ». C’est quoi ?

Momo : Nous disons « antifa » plutôt qu’antifasciste parce que l’antifascisme n’a été longtemps que dans une posture de réaction. Or, on a d’autres choses à proposer. C’est une manière de dire que même si les fascistes ne sont pas là, on se bat quand même.

Aurélien : Les antifas se retrouvent aussi dans différents mouvements syndicaux, politiques mais aussi dans des organisations ou des associations de fait et dans des quartiers.

Momo : Être antifa, c’est appartenir à une culture militante qui implique une nouvelle manière de faire de la politique. C’est une lutte où il y a de l’affrontement, qui fait sortir du confort quotidien et on ne reste pas dans le théorique. On ne se laisse pas faire. De l’antifascisme découle la lutte contre le capitalisme, contre l’autorité et contre toute forme d’injustice.

Pierre : Tout le monde est antifasciste au sens général, y compris au PS. Personnellement, je suis un militant antifasciste radical : la précision est essentielle. La lutte antifasciste n’est pas une fin en soi : l’anticapitalisme et l’internationalisme sont parties prenantes de celle-ci. C’est à partir de ces fondamentaux que l’on vise plus large que simplement s’affronter ou manifester contre l’extrême droite plus ou moins légale. Nous nous voulons autonomes dans le sens où nous ne sommes pas à la remorque d’une quelconque organisation politique.

Momo : Le PS n’est pas antifasciste. C’est très courant de ne pas être raciste et de ne pas aimer les fascistes. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont dans l’action, dans le « ils ne passeront pas ».

Par Tanxxx {JPEG}

Quel rôle vous pensez avoir dans la société et plus précisément dans les luttes politiques ?

Momo : Il y a un sentiment de frustration totale dans la jeunesse qui conduit à renoncer à la lutte. Plutôt que de changer le quotidien, chacun essaie d’oublier, de passer à autre chose. Face à cette situation, nous avons choisi une forme de militantisme.

Aurélien : Les médias ont tendance à voiler complètement la réalité. On essaie de remettre certaines idées, certains débats au centre de la société.

Momo : L’antifascisme de notre génération peut relancer la dynamique. Historiquement, les antifascistes étaient dans l’attente et le suivi des grands mouvements politiques. Personne n’a à nous dicter notre conduite.

Vous dîtes que l’antifascisme c’est l’anticapitalisme. Pourquoi mettre en avant l’antifascisme ?

Pierre : On n’est pas l’armée de réserve de la démocratie, comme j’ai pu le lire ou l’entendre depuis la mort de Clément. Le mouvement antifa radical s’inscrit pour moi comme partie intégrante du mouvement révolutionnaire. Nous tentons de relancer une dynamique d’affrontement avec le système. On sait très bien que derrière les fafs, il y a les flics qui les protègent, et, qu’ensuite, il y a les donneurs d’ordres. On est présents dans la rue, les fafs y sont aussi. C’est là qu’il faut aujourd’hui répondre. Mais la lutte est aussi sur d’autres terrains comme les centres de rétentions, les réquisitions d’apparts vides, etc.

Momo : Tout le monde est contre la guerre, contre la famine, mais pas grand monde ne se bat véritablement. Dans l’antifascisme radical, il y a une activité concrète. Il y a une notion d’affrontement qui s’est perdue dans les autres mouvements.

En même temps, le rejet de l’extrême droite est très consensuel. Les proclamations contre le fascisme font florès dans les médias, sur les ondes, dans les concerts, etc.

Momo : C’est du folklore.

Pierre : Il y a un côté politiquement très correct dans l’antifascisme. L’antifascisme officiel et consensuel est le degré zéro de la politique. Il ne suffit pas de manifester en criant « non au fascisme » et de porter un tee-shirt du Che.

Comment analysez-vous cette adhésion de nombreux jeunes à des courants de type fascistes ou néo-nazis ?

Pierre : En plus du rejet complet de la politique traditionnelle, cela correspond à une demande d’un certain ordre, d’un encadrement.

Momo : À force de vouloir plaire à tout le monde, la gauche est devenue totalement creuse. Dans leur grande majorité, ces jeunes qui sont aujourd’hui à l’extrême droite le sont par défaut. Ils en ont marre du politiquement correct.

Pierre : Il y a quelques décennies, être rebelle, c’était porter le keffieh, aller aux manifs, être dans l’action… Maintenant, c’est le mec qui exprime des opinions qui vont à contre-sens du consensus démocratique. Dans le nord de la France ou dans l’Est, les gamins de 14/15 ans pensent être des rebelles en portant les fringues des skins nazis.

Momo : Dans le mouvement antifasciste en France, il y avait des formes d’illégalisme et de romantisme portées par des « en-dehors » très individualistes. Il n’y a pas eu de transmission car ces gens ne revendiquaient pas leurs actes. Le passage des idées d’une génération à une autre ne s’est pas fait.

Est-ce que vous pensez qu’on vit dans une époque où est présente une menace de prise du pouvoir par les fascistes ?

Aurélien : Je ne le pense pas, néanmoins les idées se droitisent de plus en plus. Le PS ressort parfois des propositions du FN.

Momo : La menace est présente à travers certaines formes de communautarisme, le racisme, les discours sécuritaires, l’antimondialisme primaire qui conduit au rejet de l’autre, le nationalisme, etc.

Pierre : Ce qui fait gagner des points au FN, ce n’est pas tant l’augmentation de leur électorat que l’abstention, résultat du dégoût partout répandu de la politique. La fille Le Pen, aidée par les médias, a réussi à gagner sur la dédiabolisation de son parti. Paradoxalement, on a beau dénoncer, preuves à l’appui, le fait que le FN reste le même, cela participe au cleanage du parti et lui donne l’occasion de se présenter comme neuf.

Par Charmag {JPEG}

Comment vous avez vécu, compris, analysé la mort de Clément Méric ?

Pierre : Ça aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous. On a tous été confrontés directement aux fafs, avec des échanges de coups, voire plus grave dans certains cas. Cela dit, l’affrontement physique a longtemps primé sur la réflexion qu’il y a à mener sur les transformations des courants que l’on présente sous le nom de fascistes. L’extrême droite a su évoluer avec son temps, alors que le mouvement antifa me semble être resté bloqué dans les années 1970.

Aurélien : C’est la première fois que la mort d’un antifa survient en France, alors que cela arrive régulièrement en Europe de l’Est, en Italie. En Russie, ce sont des dizaines d’antifas qui meurent tous les ans.

Momo : Il y a un an, l’un d’entre nous a failli mourir et il en gardera des séquelles à vie. Un an auparavant encore, un couple d’antifas avait été agressé. Eux aussi conservent les traces de très graves blessures.

Pierre : La mort de Clément me rappelle celle d’Ibrahim Ali, ce jeune de dix-huit ans abattu par des colleurs d’affiches du FN dans les quartiers nord de Marseille en 1995. Dix-huit ans après, un autre jeune est tombé. Toutes ces années de luttes antifas pour être confronté à nouveau à la mort d’un gamin… Et se dire que rien n’a changé si ce n’est en pire…

Il y aurait à dire sur la manière dont les médias ont présenté Clément. On en a fait une sorte d’icône avec son portrait à la une de Libération : il était jeune et intelligent, il avait gagné contre la leucémie, tout le monde l’aimait. Puis, histoire de vendre du papier, de victime il est devenu l’agresseur. Or, Clément est mort en se battant pour ses idées, pas en victime expiatoire. Et s’il a frappé le premier, c’est parce qu’il avait bien compris qu’il ne faut jamais laisser une chance à ces idées de merde.



9 commentaire(s)
  • Le 22 septembre 2013 à 00h46, par lyonstef -

    Ceux qui se demandent comment un gringalet en convalescence, étudiant dans une école "prestigieuse" de Paris, a pu s’imaginer qu’il était fait pour le combat de rue, trouveront des éléments de réponse dans cette interview des autoproclamés "antifas", où une radicalité superficielle mais sourcilleuse dévoile le fond de sa pensée : romantisme des idées, paranoïa et violence.

    Le fanatisme de la dernière phrase de l’interview fait froid dans le dos, quand on pense qu’un jeune est resté sur le carreau dans cette chasse "aux fachos" - qui faisaient du shopping... Mais pour quoi est-il mort nom d’un chien ? Pour qui ? Cette question-là, vos jeunes ne se la posent pas une seule fois. C’est dommage, pour eux, pour nous, pour tout le monde en fait. Qu’ils méditent une minute ces paroles de Jo la Cédille, dit aussi Pépin Cadavre ou encore Georges Brassens :

    Les Saint Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici-bas Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent Bientôt Mathusalem dans la longévité J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté "Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente D’accord, mais de mort lente"

    Mais peut-être qu’ils n’ont pas le temps d’écouter autre chose que des chansons militantes.

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    • Le 23 septembre 2013 à 14h28, par nicorash -

      tout à fait d’accord. nous devons dire aux jeunes militants qu’il ne sert à rien de se préoccuper des dernières poignées de néos nazis. nous devrions rire de leur défilé pathétique. ils ne sont rien. leur donner de la lumiére n’est que trop d’honneur. personne n’est attiré par leur fatras doctrinaire du siècle dernier. et surtout, pas la peine d’aller chercher l’affrontement avec ces débiles. nos idées ne progresseront qu’en allant au devant des travailleurs, tract en main, sans cagoule et avec le sourire des gens qui ont la justice en bandoulière.

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      • Le 25 septembre 2013 à 12h47, par lyonstef -

        Oui. Et tu peux leur dire aussi que la radicalité ne protège pas de l’instrumentalisation de leurs manifs par le pouvoir, que ce pouvoir soit libéral, socialiste, trotskiste,... "en allant au-devant des travailleurs", sans blague ! J’y vais tous les matins. Vu que je vais au turbin.

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  • Le 8 novembre 2013 à 14h38, par bobforrester -

    bonjour

    On ne se bat pas pour la justice ( laquelle ?) mais pour la liberté :la libération de l esclavage salarié ( Marx) . Tous ces benêts d antifas cagoulés ( les flics chargés de les infiltrer doivent s en donner à coeur joie !) bataillent contre des moulins à vent : les fascistes sont probablement plus nombreux à l UMP que chez les Le Pen qui cristallisent le mécontentement populaire des Français de toutes origines rejetant en masse ( cf les sondages) la politique d’immigration de peuplement organisée et développée par les forces politiques du capital financier pour faire pression sur le salaire ouvrier et diviser les populations . Au final ces benêts individualistes facilement manipulables font le jeu du pouvoir fondé à dénoncer la violence "d’où qu elle vienne" alors que la violence réelle s exerce dans les rapports sociaux de domination du capital sous toutes ses formes politiques sociales et idéologiques.

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    • Le 9 novembre 2013 à 16h04, par Maboulox -

      bobforrester : Les causes qui tirent les salaires vers le bas sont multiples, parmis elles il y a le chomage qui a lui même des causes multiples. Bref tu es un simpliste commte ta probable idole, le chauve "antisioniste".

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      • Le 12 novembre 2013 à 20h21, par Caro La Guillo -

        Que c’est beau, Maboulox, de vouloir embrasser toute la complexité du réel. Quel appétit ! Quel intellect ! Le problème, c’est qu’il faut aussi parfois trancher et, parmi toutes les déterminations que subit le monde, choisir, et agir. C’est aussi un peu ça, la politique. Quant aux antisionistes, je les préfère pour ma part avec des cheveux (chacune ses goûts), mais pour le discours, j’ai tendance à penser qu’une bonne idée mérite d’être écoutée, d’où qu’elle vienne. Et l’antisionisme est une très bonne idée, que les antifas oublient un peu trop ces temps-ci...On a remballé les keffiehs, c’est dommage, jamais les palestiniens n’ont autant eu besoin de solidarité.

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        • Le 13 novembre 2013 à 13h41, par Maboulox -

          Vous êtes très solidaires avec les palestiniens à condition qu’ils restent chez eux, on connait la chanson.

          Sinon je devrais aussi changer de pseudo pour montrer comme on est nombreux madame "caro de guillou"

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          • Le 13 novembre 2013 à 15h55, par Caro La Guillo -

            Les Palestiniens, leur drame est bien de ne pas pouvoir rester chez eux, non ? Tu crois que la France les excite ? Je sens bien que ça te plairait de me voir chanter un petit air colonial, du genre La Tonkinoise, mais c’est con, c’est pas mon kif et je préfère Boris Vian. Caro, c’est mon diminutif et La Guillo, mon chéri, c’est mon quartier : la Guillotière. Maboulox, je ne vois pas bien ce que ça peut vouloir dire, mais en fait, simpliste ou pas : je m’en bats l’os. Continue à te défier des idées toutes faites, tu as raison, ça peut te servir.

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  • Le 16 mai 2014 à 15h48, par Philobike -

    Intéressant .. enfin, façon de parler ...

    Tant à travers l’article qu’à travers les commentaires, on a l’impression que la réflexion de fond se résume à "puisqu’on ne voit pas vraiment comment faire bouger les choses et les améliorer, on va se critiquer les uns les autres", ça occupera et ça nous montrera quand même

    "Ils" reviennent en force .. c’est à cause de l’attitude de "Toi", Machin ou Truc, mais jamais parce que, "Moi", je n’ai pas su quoi faire, ou que je le ne fais pas

    Finalement, ça ressemble à un discours qui dirait "si tout va mal, c’est à cause de l’autre", si ça vous rappelle quelque chose et quelques uns

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