CQFD

Du côté des Cévennes

« Il ne tient pas la route, cet individualisme »


paru dans CQFD n°172 (janvier 2019), rubrique , par Larsen Tarpin, illustré par
mis en ligne le 13/04/2019 - commentaires

Cet après-midi du 11 décembre, ils sont une dizaine sur le rond-point. Et formels : les Gilets jaunes vont essayer de tenir le lieu, et continuer la lutte jusqu’à ce qu’elle paie.

Fin 2018, à Voreppe, à 15 km de Grenoble (Isère), près d'un péage autoroutier, sur un campement de Gilets jaunes dénommé « Paradise » (Photo Pablo Chignard) {JPEG}

Beau soleil, de grands arbres au-dessus de nous, du gazon, une jolie cabane en palettes avec son salon extérieur où trône le brasero, des pâtisseries et du café… Franchement, on n’est pas mal sur ce rond-point, tenu depuis le début du mouvement par les Gilets jaunes de Ganges, petite ville de l’Hérault à la porte sud des Cévennes.

Cet après-midi du 11 décembre, ils sont une dizaine sur place. L’ambiance est bucolique, mais ils sont un peu en pétard. D’une part à cause du discours #100ballesEtUnMars de Macron la veille ; d’autre part parce que le maire de Ganges (LREM) a signifié aux occupants qu’il ne voulait plus de cabane, ni de personnes qui dorment là la nuit, pour cause de « risques d’incendie »... Mais tout le monde est formel : les Gilets jaunes vont essayer de tenir le lieu, et continuer la lutte jusqu’à ce qu’elle paie. Une délégation doit être envoyée pour négocier de l’avenir de la cabane avec la mairie, qui jusque-là avait été plutôt arrangeante.

L’autre sujet du jour, c’est le RIC, ce référendum qui « permettrait au peuple de reprendre le pouvoir » (sic). Un motivé a même commandé des exemplaires des Constitutions française et suisse pour potasser… Les réunions et les fils Facebook tournent autour de ça depuis quelque temps. Pourtant, certaines voix expriment un rejet net de cette stratégie, qualifiée soit de récupération politique, soit d’opération d’enfumage visant à achever le mouvement.

M., un photographe dans la quarantaine, m’explique qu’il a rejoint le mouvement parce qu’il en avait marre d’entendre parler de « beaufs » dans les médias, et qu’il a voulu se rendre compte par lui-même… Voilà un mois qu’il a laissé son boulot de côté pour tenir le rond-point jour et nuit. Il pense que c’est par l’échange qu’on évolue : «  C’est vrai que parfois y a des relous ou des remarques limites, mais après des moments partagés à s’organiser et discuter, les gens laissent ces discours pour parler social !  »

A., avec ses 80 ans bien tapés, fait office du doyen du rond-point. S’il est descendu de sa montagne pour rejoindre les Gilets jaunes, ce n’est pas pour lui — il vit de peu et a une retraite correcte — mais pour les « petits », ceux qui touchent 600 euros par mois comme une de ses amies. Il sert régulièrement de chauffeur bénévole à ses voisins dans la galère, qui vivent dans des coins des Cévennes où faire ses courses peut relever de l’expédition. Alors ne lui parlez même pas des services publics qui désertent les lieux… C’est pas demain non plus qu’il se créera un identifiant sur Ameli.fr ou autre : «  Internet, c’est p’t’être l’avenir, mais c’est pas le mien », rigole-t-il.

Avec L., sexagénaire « en pleine forme », on dérive entre deux jeux de mots sur « la joie qu’il y a dans ces moments d’insurrection, la nécessité d’y mettre aussi des artistes, jongleurs etc., pour mettre du carnaval dans tout ça. Sinon c’est raté… » Des concerts ont été donnés les derniers samedis sur ce rond-point, ça a fait du bien à tout le monde… Quand je lui demande comment il imagine le retour à la normale, il répond, placide : « Le quotidien, on l’a tous vécu, il ne nous fait pas peur. On s’en serait bien passé de tout ça, mais bon, ils nous acculent au désespoir. On disait la France gangrenée par l’individualisme, mais il ne tient pas la route, cet individualisme : les mêmes personnes, hier prêtes à se battre à un feu rouge, s’arrêtent aujourd’hui pour nous apporter à manger ! C’est hyper rassurant, c’est comme un renouveau… On aura au moins gagné ça. »

Larsen Tarpin

La Une du n°172 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

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Cet article est issu de notre dossier « Les pages jaunes de la révolte », 15 pages consacrées aux Gilets jaunes dans le n°172 de CQFD, paru en janvier 2019.

Voir le sommaire.

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Quelques articles de ce dossier publiés en ligne :

  • Et soudain, la Macronie trembla – De quel peuple est ce gilet ? > Depuis plus d’un mois les qualificatifs se bousculent pour tenter de comprendre la vague jaune qui a foutu un sacré coup dans les gencives de la start-up nation : inédit, hétéroclite, factieux, nouveaux sans-culottes, jacquerie en réseaux, mouvement sans tête, populisme... Une certitude : cette révolte a chamboulé beaucoup de repères.
  • Violences policières – David Dufresne : « Cette répression laissera des traces » > Parcourir « Allô Place Beauvau », le fil Twitter que le journaliste David Dufresne a lancé le 4 décembre dernier pour recenser les violences policières, procure vite une sensation d’écœurement. D’autant que la liste ne cesse de s’allonger : 207 signalements – souvent assortis de vidéos – à l’heure où ces lignes sont écrites... La parole est à l’accusation.
  • Récupérations politiques à l’extrême droite – Du brun dans le jaune > Aux abois, Macron aimerait choisir ses adversaires. Et à tout prendre, ceux avec qui il débattrait d’identité nationale et d’immigration lui conviennent mieux que ceux qui crient justice sociale. Pour cela, ministres et médias lui apportent sur un plateau des porte-parole autoproclamés qui flirtent avec la fachosphère. Passage en revue des gilets bruns surfant sur la vague fluo.
  • Saint-Nazaire – « Pas possible de rentrer chez soi après ça » > À Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), l’assemblée générale des Gilets jaunes a su d’emblée se préserver de possibles manipulations d’extrême droite en se déclarant constituée « sur des bases clairement antiracistes ». Retour sur une expérience de démocratie directe à la pointe de la révolte jaune fluo.


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Par Larsen Tarpin


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