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Le vert des uniformes

"Green defense" : Les écolos montent au front


paru dans CQFD n°138 (décembre 2015), rubrique , par TomJo, illustré par
mis en ligne le 28/12/2015 - commentaires

Quel était, jusqu’à aujourd’hui, le point commun entre un écologiste et un militaire ? La ration de topinambour. Depuis que la sénatrice verte Leïla Aïchi a élaboré la doctrine de « Green Defense », ils sont devenus inséparables.

Il y a dix ans, l’ouragan Katrina dévastait La Nouvelle-Orléans. État d’urgence, loi martiale et couvre-feu. Les 8 000 gardes nationaux sont submergés, l’armée enrôle les mercenaires de la BlackWater Security et 300 militaires. Tous reviennent d’Irak. « Ils ont des M-16 chargés. Ils savent comment tirer et tuer, et sont plus que volontaires pour le faire si nécessaire », rassure le Gouverneur [1]. 108 milliards de dollars de dégâts, les Américains prennent alors la mesure du dérèglement climatique. Si en 2003, un rapport du Pentagone alerte les armées US des risques qu’entraîne la crise climatique sur la sécurité des intérêts américains, avec l’ouragan Katrina les doctrines se succèdent et se répandent à travers les armées du monde. Toutes nous tiennent à peu près ce langage : « Le dérèglement climatique aggravera les problèmes comme la pauvreté, les tensions sociales, la dégradation de l’environnement et l’instabilité des États [2]. » Ajouté aux autres problèmes sociaux, le changement climatique fait figure de « multiplicateur de menaces ».

Par Magali Dulain. {JPEG}

Entre 2006 et 2011 en Syrie, une sécheresse inédite jette dans le dénuement 300 000 paysans qui vont grossir les faubourgs des agglomérations. 17% de la population est alors considérée en «  insécurité alimentaire ». Cet épisode climatique apporte un élément supplémentaire à la bonne compréhension des désordres géopolitiques actuels. Idem autour du lac Tchad asséché sur lequel poussent la révolte et les groupes islamistes. « Quand le ventre est vide, la tête ne réfléchit pas », témoignait une femme peule invitée le 9 septembre dernier à Paris [3].

Mauvaises récoltes et famines, incendies et tempêtes, épidémies et déplacements de populations déstabilisent des régions entières. Des émeutes contrarient l’accaparement de terres arables, des pêcheurs sans poissons optent pour la piraterie, la fonte de l’Arctique nourrit des tensions autour des nouvelles voies navigables et des ressources pétrolières. Les raisons de sortir les blindés ne manqueront pas. Au point que certains observateurs, après les récentes tueries parisiennes, proposent que la COP21 ne soit pas considérée « comme un sommet sur le climat, mais comme une conférence sur la paix [4]. »

Le territoire français ne sera pas indemne de déstabilisations. En plus d’épisodes critiques comme les tempêtes ou les canicules, le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations de l’armée (CICDE) établissait en juin 2014 la liste des « risques » à surveiller [5]. Le plus préoccupant d’entre eux concerne nos 58 réacteurs nucléaires. En cas de sécheresse, de hausse de la température des cours d’eau, d’inondations, de tornades ou de froids extrêmes, ils viendraient à surchauffer. On garde en tête l’image pathétique des réacteurs arrosés à la lance à incendie pendant l’été 2003. Dans un autre registre, le CICDE observe aussi que « l’aire d’extension en France de certaines espèces remonte déjà du rivage de la Méditerranée vers la région lyonnaise » et nous promet de belles épidémies de paludisme, dengue ou chikungunya.

Pour tous ces désagréments, l’armée est appelée à la rescousse. À Fukushima, n’a-t-on pas mobilisé 100 000 soldats des forces japonaises ? Si l’armée française est encore à la traîne dans l’élaboration de doctrines vertes, d’éminents écologistes (Bové, Lalonde, Paul Watson) la rappellent à ses missions de secours et de maintien de l’ordre. En préparation de la COP21, le 13 octobre 2015, écologistes d’EELV et militaires se rencontraient au Sénat, avant une autre rencontre le lendemain, entre les ministres de la Défense de plusieurs États.

La scène est rocambolesque. Le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers et l’ancien militant antimilitariste José Bové se susurrent des urbanités. «  Sans le prérequis de la sécurité, il n’y a pas de développement durable », soutient le premier. « L’important, c’est la prévention des conflits », estime le second, qui propose la création d’une « école internationale de décontamination des terrains de guerre » sur le site militaire du Larzac.

Aux manettes de ces deux événements, on trouve la sénatrice verte [6] de Paris Leïla Aïchi, initiatrice avec son groupe parlementaire d’un Livre vert de la Défense. Ce parti fondé sur le mouvement des objecteurs de conscience s’« interdit tout dogmatisme » pour embrasser une « analyse pragmatique ». Allons voir.

Le Livre vert plaide « pour la capacité accrue d’hommes et de moyens maritimes et aériens » face à la baisse d’effectifs promise par le resserrement des budgets et le « paradigme techniciste ». Bientôt le retour de la conscription ? Les 38 000 militaires de la Marine surveilleraient les trafics illicites et le pillage des ressources halieutiques. Les 135 000 de l’armée de terre, disposant de « moyens logistiques et de transport lourd [organiseraient] des flux complexes en environnement dégradé. » Leur « capacité NRBC [7] [mettrait] en œuvre une chaîne de décontamination avant l’arrivée d’unités de la sécurité civile. » Quant à l’armée de l’air, ses 47 000 bidasses seraient les seuls capables d’intervenir rapidement en cas de catastrophes naturelles. L’idée que se fait le Livre vert de notre sécurité n’appelle donc pas à la fermeture des sites désastreux, mais à organiser leur militarisation.

Mais sous les coups d’EELV, cette militarisation sera, elle aussi, écocitoyenne. Les opérations extérieures de l’armée privilégieront le « dialogue interculturel » pour « un comportement accepté par la population », donc plus sympas que des accusations de viols sur mineursAprès des témoignages recueillis par l’ONU dans un camp de réfugiés en Centrafique, une enquête a été ouverte.. De plus, la « Green Defense » réclame une meilleure écoconception des systèmes d’armes, depuis leur fabrication jusqu’à leur démantèlement, et une moindre dépendance de l’armée envers les énergies fossiles et uranifères. Est-ce à l’aide de tanks à pédale et de pistolets à eau que l’Armée française défendra ces intérêts industriels africains qui font la menace climatique ?

Selon le programme d’EELV des présidentielles, «  la fermeture et le démantèlement des bases militaires françaises à l’extérieur » (notamment en Afrique) étaient censés « créer un mouvement vertueux de démilitarisation à l’échelon international [8] ». Forte de son savoir-faire dans la gestion des populations, et face aux futures menaces écologiques, nos armées ne doivent-elles pas rester « prépositionnées » ? « L’intervention des pompiers des Forces françaises de Djibouti (FFDj) en renfort aux pompiers djiboutiens le 6 janvier 2013 illustre ce que pourrait être leurs participations à des interventions tournées cette fois vers la sécurité environnementale. » Voilà les armées d’occupation relégitimées ? Comment comprendre autrement que « le déploiement de 300 soldats français sur l’aéroport de Bangui » en 2013 fasse partie de ces « excellents exemples » qui feront la « Green Defense » ?

Notre mode de vie n’est pas négociable. Tout juste est-il gérable, en dernier recours, par la force armée. Ainsi se résume la « Green Defense » : mettre le feu à la planète pour se proposer d’éteindre l’incendie. L’air est connu.


Notes


[1Autour de la « catastrophe » Katrina à La Nouvelle-Orléans. De sa gestion par l’État, et de l’organisation collective et autonome pour la survie... Hobolo, 2007.

[2Département de la Défense américaine, 29 juillet 2015.

[3Voir « Le dérèglement climatique est une question vitale pour la paix du monde », defense.blogs.lavoixdunord.fr.

[4« L’écologie contre la terreur planétaire », Naomi Klein et Jason Box, Le Monde, 24 nov. 2015.

[5« Conséquences du dérèglement climatique pour le ministère de la Défense », IRIS, juin 2014.

[6En instance de quitter son parti, ayant appelé à voter pour Valérie Pécresse (LR) contre Claude Bartolone (PS) lors des dernières élections régionales.

[7Nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique.

[8« Vivre mieux », Programme d’actions pour les temps qui viennent, EELV, 2012.



4 commentaire(s)
  • Le 30 décembre 2015 à 14h01, par Politique -

    Bonjour, Ne faites-vous pas une confusion entre les dires et écrit de Leila Aïchi, pas du tout membre de EELV, pas même sûre que Verte, mais simplement membre du groupe écologiste au Sénat ; et les propositions d’EELV, parti politique déclaré ?
    Ce serait bien de réviser vos connaissances du fonctionnement des chambres parlementaires avant de mélanger les genres et de disserter sur des choux et des carottes en faisant croire que ces sont tous des pommes de terre.
    Alors qu’il y a tant à dire sur ce que dit, réellement, et fait, réellement, et en tant que tel, EELV, sur ce sujet et bien d’autres... avec autant de bonheur dans les constatations d’horreurs !
    A force de se jeter dans des facilités d’analyses, sur des fondations erronées, comme le font si bien les médias TV et autres officiels, CQFD ferait bien de s’informer.

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  • Le 1er janvier 2016 à 23h36, par TomJo -

    Bonjour,

    J’ajouterais que Le Livre Vert est une œuvre pour partie collective, pour laquelle une bonne dizaine de membres d’EELV ont collaboré. Voir les remerciements du livre, page 117 : https://leilaaichi.eelv.fr/wp-content/blogs.dir/160/files/2014/07/Livre-vert-de-la-d%C3%A9fense-version-num%C3%A9rique.pdf

    Aussi, y’a-t-il eu des désaccords exprimés publiquement de la part d’élus écologistes depuis deux ans qui permettraient de dire que ce Livre Vert n’est le fait que d’une carotte isolée et pas d’une grosse patate ?

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  • Le 5 janvier 2016 à 21h30, par passpass le passant -

    A propos de la catastrophe de Katrina et de sa gestion militarisée, il existe une excellente brochure sur infokisques.net :

    https://infokiosques.net/spip.php?article444

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Par TomJo


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