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Espagne

Garzón, l’addition !


paru dans CQFD n°98 (mars 2012), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 11/05/2012 - commentaires

Quarante ans après Franco, l’Espagne peine à exhumer les exactions de la dictature. À la tête de ce combat mémoriel, le célèbre juge Baltasar Garzón ferraille contre l’amnésie générale. Et il y met autant d’ardeur que lorsqu’il envoyait au trou des militants basques…

Le 9 février dernier, le Tribunal suprême espagnol condamnait à onze ans d’interdiction d’exercice le juge Baltasar Garzón pour avoir ordonné des écoutes illégales dans le cadre d’une affaire de corruption impliquant le très droitier Partido popular. Garzón, dernière victime en date des épigones franquistes ? Pas sûr : deux semaines plus tard, il était blanchi de l’accusation d’avoir violé la loi d’amnistie de 1977 en ayant ouvert une enquête sur la dictature et les quelque 100 000 disparus de la guerre civile espagnole de 1936-1939.

Octavio Alberola, militant pour l’annulation des sentences franquistes [1], rappelle : « En 1975, après la mort du Caudillo, les représentants du régime franquiste et les partis de l’opposition ont organisé la transition démocratique. Au nom de la continuité institutionnelle, les fascistes sont devenus des démocrates, et l’Espagne une monarchie parlementaire. Dans la foulée, une loi d’amnistie a été votée en 1977. Les prisonniers politiques ont été libérés mais, du coup, il n’était plus possible de juger les responsables des crimes franquistes. » Ce fut le prix à payer pour la fameuse « réconciliation nationale ». Amnistie rimant souvent avec amnésie, le législateur a tenté de poser, via cette loi, une véritable chape de plomb sur les quarante années de dictature et l’élan révolutionnaire de 1936. Peine perdue. « En 1998, le groupe pour la révision du procès Granado-Delgado commence sa campagne. En 2000, naissent les premières associations liées à la mémoire historique, poursuit Octavio. Les gens commencent à enquêter sur les disparus et à ouvrir des fosses [2]. Les communistes organisent les premiers foro pour la mémoire [3]. En 2003, les libertaires organisent un meeting à la Puerta del Sol de Madrid avec pour mot d’ordre l’annulation de toutes les sentences franquistes, le but étant de dénoncer la mascarade de la transition démocratique. »

par RémiQuatre ans plus tard, le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero publie une loi sur la mémoire historique permettant entre autres un dédommagement des victimes du franquisme et une localisation des fosses. Cela n’empêche pas des familles de victimes du franquisme de déposer plainte devant la Audiencia Nacional, sorte de cour de sûreté espagnole. Le juge Garzón, qui jouit d’un prestige international depuis ses poursuites contre Augusto Pinochet et des ténors de la junte argentine, instruit l’affaire. En 2009, deux groupes d’extrême droite [4] l’attaquent pour avoir enfreint la loi d’amnistie. Une partie de la gauche espagnole fait bloc autour du juge. Une partie seulement.

Car chez les Basques, on n’a pas oublié l’acharnement du juge contre leur communauté au prétexte de lutte contre le terrorisme. On citera l’interdiction du quotidien populaire Egin (créé en 1977, juste après le franquisme !), au motif que ce dernier servait de relais politique à ETA [5]. Accusé de terrorisme au simple prétexte d’avoir siégé à Udalbiltza, une association d’élus des provinces basques, Xarlo Etxezaharreta s’est vu offrir un séjour en prison par Garzón, avant sa relaxe en 2011. « Garzón avait un théorème, explique Xarlo. Tout ce qui concordait avec les vues d’ETA devait être traité comme ETA. Suivant cette politique, on a été des milliers à avoir été emprisonnés, et plusieurs centaines ont été torturés. Garzón a toujours refusé de recevoir les plaintes des prisonniers torturés. Il disait aux prisonniers amochés qu’ils s’étaient cogné la tête contre le mur, qu’ils essayaient de discréditer la police espagnole. Le paradoxe est qu’il s’est servi de l’extrême droite dans sa lutte contre ETA et que c’est maintenant cette même extrême droite qui essaie de le faire tomber. »

Octavio souligne les limites de la personnalisation à outrance de la lutte pour la mémoire historique en la personne de Garzón : « On a dit que Garzón avait été victime du franquisme, mais les responsables qu’il a identifiés sont tous morts ! Pourquoi n’a-t-il pas poursuivi Manuel Fraga Iribarne ? Ce gars était l’ancien ministre de l’Information et du Tourisme de Franco, il avait signé avec les autres ministres la condamnation à mort de Delgado et Granado en 1963 [6].  » La même année, il a orchestré l’exécution du leader communiste Julián Grimau. Après la transition, Manuel Fraga Iribarne a admirablement géré sa carrière politique. En témoigne sa longévité à la tête de la Communauté autonome de Galice de 1989 à 2005. Lors de ses obsèques, début 2012, l’archevêque de Santiago-de-Compostela a souligné son rôle de défenseur « des grandes valeurs de la civilisation occidentale en Europe ». L’Espagne pouvait dormir sur ses deux oreilles. Garzón aussi.


Notes


[1Auteur de Miedo a la memoria (Peur de la mémoire), éditions Flor del viento, 2007 (en espagnol uniquement).

[2Le nombre de fosses communes est estimé à 2 600.

[4La Phalange espagnole et le syndicat Manos limpias.

[5Euskadi ta askatasuna, organisation indépendantiste basque ayant cessé toute activité fin 2011.

[6Militants libertaires garrottés en 1963 pour deux attentats à Madrid alors qu’ils étaient innocents.



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Par Sébastien Navarro


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