CQFD

Extension du domaine de la répression

Gare aux Bure-pifs !


paru dans CQFD n°167 (juillet-août 2018), rubrique , par Sébastien Bonetti, illustré par
mis en ligne le 10/09/2018 - commentaires

Une manif’ un brin offensive. Et bim, quelques jours plus tard, voilà que les interpellations et comparutions tombent comme à Gravelotte. Déjà soumis à une surveillance constante des pandores, les opposants à la poubelle nucléaire de Bure ont eu droit à un traitement « spécial » après le rendez-vous du 16 juin. Point de situation.

Cétait il y a deux semaines, et les chiffres donnaient déjà le tournis. Livrés à l’occasion de la manifestation « contre la poubelle nucléaire » à Bar-le-Duc le 16 juin, ils détaillaient la répression ayant frappé les militants luttant contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires les plus radioactifs des centrales françaises. À la vue de la liste des différents procès et condamnations, une évidence s’est imposée : les opposants avaient pris cher. Très cher, même. Soit en l’espace d’un an et demi (et en cumulant le tout) : 25 audiences, 42 convocations, 15 mois de prison ferme, 58 mois de prison avec sursis ou encore 4 ans et demi d’interdiction de territoire Meuse-Haute-Marne, sans parler des 20 000 € de dommages et intérêts. Le tout pour des broutilles, comme le transport d’une pelle à tarte considérée comme arme de catégorie D ou des outrages et rébellions, dont même le ministère de l’Intérieur a reconnu qu’ils étaient trop nombreux au niveau national [1].

Des chiffres effrayants, accompagnés de photographies montrant les moyens colossaux déployés face aux opposants, lors des manifs comme au quotidien. Fourgons surveillant les habitations. Canons à eau épicée de lacrymo. Drones. Hélicoptères. Camions d’écoute à distance, permettant aussi de lire le contenu des téléphones. Et centaines de gendarmes sur zone. Bref, la totale. Et le pire, c’est que ce n’était qu’un début – les suites de la manif’ l’ont bien montré.

Par Eugène Riousse. {JPEG}

Point d’orgue répressif

Ce 16 juin, 3 000 personnes défilent dans les rues de la préfecture de la Meuse. La plus grande mobilisation depuis plus de dix ans et une belle démonstration de la détermination à ne pas baisser les bras. L’occasion, aussi, de taguer ou de « rénover » à coup de pierres quelques vitrines de sous-traitants de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) [2]. Ainsi que d’aller au contact des forces de l’ordre pour la centaine de manifestants les plus motivé.e.s, le reste du cortège se montrant plus « sage ». Pas de quoi diviser le mouvement, en tout cas. « Les tactiques de lutte, qu’elles soient citoyennes ou offensives, se complètent, constate Clochette, une opposante. Et le sabotage de biens matériels n’est pas de la violence. La violence, ce sont les innombrables policiers qui mutilent nos corps avec leurs armes, c’est le nucléaire qui condamne les générations futures, etc. » Pour paver la voie au grand raout répressif, l’État et son industrie radioactive avaient placé des caméras sur l’église ou les échafaudages. Et le jour de la manif, un nombre impressionnant de CRS et de gardes mobiles étaient disséminés le long du parcours. Les uniformes ont finalement réalisé une quinzaine d’interpellations. Qui donneront lieu à une pluie de condamnations : quatre mois de prison avec sursis et 140 heures de travaux d’intérêt général pour l’un, six mois ferme pour l’autre, trois mois ferme pour un troisième, une convocation en octobre pour le quatrième, etc. Des peines déjà bien lourdes au regard des faits reprochés. Sauf qu’en fait, le pire restait à venir.

Trois jours après cette manifestation, une vague sans précédent de perquisitions, interpellations et gardes à vue s’est en effet abattue sur les opposants. Historique de la lutte, Yves [3] n’en revient toujours pas : « On est sidérés, choqués. Ce qui s’est passé est incroyable. On n’a jamais vu ça en vingt ans de combat. » Et d’expliquer qu’une dizaine de ses ami.e.s ont passé une ou plusieurs nuits en garde à vue dans les gendarmeries de Ligny-en-Barrois, de Commercy ou d’ailleurs. Dont une sexagénaire inscrite de longue date dans la lutte, une animatrice pour enfants et même l’avocat de Sortir du nucléaire, Étienne Ambroselli. Il est très rare qu’un avocat se fasse arrêter. Et encore plus qu’il se fasse voler (pardon, saisir) les données contenues dans son ordinateur et ses téléphones [4]. « C’est un dérapage vers la criminalisation des luttes, une atteinte grave au droit de la défense et au respect de la confidentialité client-avocat », ont réagi une cinquantaine de confrères dans une tribune [5]. L’avocat s’en sortira finalement avec le statut de témoin assisté, c’est-à-dire à mi-chemin entre la mise en examen et le témoin.

De Bure à Hambourg

Mais de quelle affaire parle- t-on au juste ? Le procureur Olivier Glady, maintes fois pointé du doigt pour sa partialité et le classement sans suite de plaintes et recours d’opposants, a expliqué que cette effervescence répressive faisait suite à trois événements datant de 2017. La destruction d’une partie de la grille de l’écothèque de l’Andra en février. La détérioration de l’hôtel-restaurant du site en juin. Et enfin, la manifestation non autorisée du 15 août [6].

Une enquête pour association de malfaiteurs a alors été ouverte. « Un outil pour réprimer, faire peur et criminaliser », commentait Étienne Ambroselli en mars dernier. Voilà désormais l’avocat dans l’œil du cyclone. Comme Rose, animatrice pour enfants, qui a passé quatre heures à se faire cuisiner. Et qui en garde un très mauvais souvenir : « Ils ne m’ont pas expliqué mes droits. Et m’ont posé des questions absurdes. Me demandant par exemple le nom des dirigeants de la Maison de la résistance. Ou si j’utilisais Signal [7]. Je leur ai demandé : ‘‘ Le dentifrice ? ’’. Je ne savais même pas ce que c’était... »

Plus grave, les enquêteurs tentent de mettre sur le dos d’un activiste, Jean, le « chapeautage » de l’action d’une centaine de black blocs lors des manifestations contre le G20 de Hambourg, en juillet 2017. « Diriger des black blocs, vous vous rendez compte de l’énormité du truc ? », rigole-t-il (jaune). Même chose pour Loïc, militant à Bure, qui vit lui aussi des jours sombres. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt européen et a choisi la cavale. Il s’en est expliqué sur Internet [8].

« Faire peur, saper la lutte trois jours après le 16 juin, détruire la Maison de la résistance, profiter des perquisitions pour dresser une cartographie du mouvement, etc. Les objectifs sont nombreux, constatent des associations [9] dans un communiqué commun. Mais on n’acceptera pas de devenir la nouvelle affaire Tarnac, un moyen pour ne plus parler des dangers de l’enfouissement des déchets. Rien ne pourra entamer notre détermination. »

Puisqu’il n’est pas question de céder à ces intimidations, rendez-vous du 3 au 10 septembre pour une semaine d’actions pour sauver le bois Lejuc. Réjouissances auxquelles ne participeront pas cinq des récents interpellés : ils sont interdits de territoire. Il s’agit donc de les représenter au mieux.


Notes


[1Dans le « Rapport évolution et maîtrise des dépenses de contentieux à la charge du ministère de l’Intérieur », rendu en octobre 2013.

[2Dont Eiffage, filiale de Vinci, ardent saccageur de l’environnement.

[3Les noms des militants cités ont été changés.

[4Qu’il a finalement récupérées grâce à l’intervention du bâtonnier de Paris.

[5« Bure : 50 avocats défendent leur collègue placé en garde à vue » , tribune (notamment) publiée sur Reporterre le 20/06/18.

[6Manif’ pendant laquelle un manifestant a été gravement mutilé au pied par une grenade.

[7Application pour téléphone permettant d’échanger de façon (plus ou moins) sécurisée.

[8« Je choisis la cavale », billet publié le 14/06/18 sur les blogs de Mediapart.

[9Soit Cedra 52, Eodra, Burestop 55, Bure zone libre et Sortir du nucléaire.



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Par Sébastien Bonetti


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