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Fiction

Games of thrones : Fantasy et révolution


paru dans CQFD n°132 (mai 2015), rubrique , par William Blanc, illustré par
mis en ligne le 30/06/2015 - commentaires

Intrigues politiques, trahisons, dilemmes shakespeariens, rebondissements sanglants, la série Games of Thrones tient en haleine des millions de spectateurs depuis cinq saisons, qui se plongent avec délectation dans l’univers fantastique imaginé par l’écrivain américain George R. R. Martin. L’historien William Blanc revient sur un genre plus subversif qu’il n’y paraît.

La fantasy ferait-elle sa révolution ? Selon certains, Game of Thrones, produit par la chaîne HBO, serait l’œuvre qui permettrait enfin de faire passer la littérature merveilleuse à l’âge adulte en abordant des thèmes tels que la sexualité (y compris LGBT), la politique ou le racisme. En Espagne, Pablo Iglesias, porte-parole de Podemos, a dirigé un livre sur la série qui affirme son caractère subversif. On peut difficilement lui donner tort. Game of Thrones, comme nombre d’œuvres de la culture de masse, offre un miroir saisissant de la société occidentale et plus précisément américaine. Elle porte aussi la marque de fabrique de son auteur, G. R. R. Martin, baby-boomer ouvertement athée ayant fréquenté la gauche estudiantine étasunienne.

L’ouvrage collectif Game of Thrones, série noire [1], paru aux Prairies ordinaires en avril 2015, et réunissant des analyses de philosophes, d’historien, de spécialistes du cinéma, de la littérature, montre à quel point la série transgresse nombre de codes. Alors que la majorité des productions télévisées américaines se plaisent à mettre en scène une vision positive de la famille, recomposée ou non, choisie ou non, Game of Thrones, selon un des contributeurs, le chercheur en cinéma Guillaume Bourgois, constitue au contraire le triomphe des familles dysfonctionnelles et des êtres solitaires pour qui il n’y a pas d’amours heureux. Pareillement, alors que la télé US narre les aventures de personnages ordinaires accomplissant des exploits hors du commun, l’auteure de romans et d’essais Émilie Notéris montre que les protagonistes centraux de la série sont tous d’emblée des personnages « a-ordinaires », des freaks  : nains, bâtards, infirmes, chevaleresse transgenre. Brienne de Torth est ainsi le seul personnage encore en vie à pouvoir prétendre ressembler à un chevalier des légendes, pourtant, c’est une femme honnie par ses pairs. Enfin, pour le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, Game of Thrones est une série frappée du sceau de Machiavel, penseur florentin du XVIe siècle qui avait détaché l’action politique de toute forme de morale religieuse. Le bien ou le mal absolu n’existent pas à Westeros et les ecclésiastiques ne sont pas des compas moraux, mais des charlatans ou, au mieux des fanatiques.

Par Ferri. {JPEG}

Game of Thrones confronte ses personnages à des problèmes concrets qui exigent des solutions pragmatiques rarement satisfaisantes. Alors que la chute de Sauron dans Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien marque une quasi-disparition du Mal, la victoire complète n’est jamais acquise dans le monde de Westeros. La blanche Daenerys, en libérant les esclaves, paraît certes incarner le messianisme américain venant apporter la démocratie et le libéralisme à des populations à la peau sombre. Mais la ressemblance s’arrête là, car le cycle des livres de G. R. R. Martin montre justement qu’il ne suffit pas d’être un missionnaire en armes et que la démocratie ou la liberté ne se décrètent pas à coups de dragons ou de chasseurs F15.

Cette tendance à la fantasy de sortir du discours épique ou le Bien triomphe du Mal pour développer des intrigues plus politiques se retrouve dans d’autres œuvres récentes du genre. Citons à titre d’exemple le formidable Gagner la guerre : Récit du vieux royaume (Les Moutons électriques, 2009) de Jean-Philippe Jaworski. En partant du point de vue d’un spadassin, d’un homme de l’ombre et non d’un « grand homme », l’auteur y montre que dans les conflits, même entre « Orient » et « Occident » – la situation rappelle beaucoup l’affrontement entre Venise et l’Empire ottoman au XVIe siècle –, la véritable lutte se situe surtout à l’intérieur de chaque camp et que l’unité nationale n’est qu’une fiction politique qui n’engage que ceux qui y croient. 

La fantasy deviendrait donc un genre politique et quitterait, avec Game of Thrones, les limbes de la littérature de jeunesse. C’est oublier un peu vite que le genre a souvent été empreint de discours politiques et qu’il a reflété les craintes et espoirs qui ont scandé « l’âge des extrêmes ». C’est d’autant plus facile que placer les actions dans un monde imaginaire permet d’opérer des critiques moins frontales que dans la littérature mainstream. Ainsi, au début des années 1960, un jeune auteur anglais, Michael Moorcock, dans Le Cycle d’Elric, imagine les aventures tragiques d’un jeune empereur chétif et albinos, Elric, s’alliant avec des pirates pour détruire son propre royaume de Melnibonée. Ses habitants, jadis maîtres du monde, dompteurs de dragons maintenant assoupis – G. R. R. Martin s’en inspirera pour créer les Targaryen de Game of Thrones – ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, des êtres décadents passant leur temps à organiser de gigantesques fêtes et à consommer de la drogue. Difficile de ne pas voir un parallèle évident avec le déclin de l’Empire britannique qui, au même moment, voit ses colonies s’émanciper les unes après les autres. Rapidement, Moorcock parsèmera ses œuvres de fantasy de satires acerbes de la société anglaise. Dans Le Cycle d’Hawkmoon (écrit à partir de 1967), il décrit une Europe post-apocalyptique retombée dans le Moyen Âge subissant le joug de l’empire de Granbretanne dirigé par un empereur millénaire vivant dans un bocal de formol. Comble de la provocation, l’Empire granbreton voit se dresser face à lui un héros venu d’Allemagne.

D’aucuns opposent Moorcock à J. R. R. Tolkien, qui est perçu par beaucoup comme un réactionnaire (ce qui est en partie vrai) voire comme un abject raciste (accusation pour le coup dénuée de fondements). Néanmoins, cette idée résiste mal à l’analyse tant la fantasy de Tolkien porte aussi en elle une critique parfois acerbe de la modernité. Ce n’est pas étonnant si dans les années 1960, Le Seigneur des anneaux, dont le premier tome paraît en 1954, a atteint le statut de livre culte dans les campus américains secoués par la contestation hippie. Sa vision idyllique d’un monde rural éternel représenté par la Comté des hobbits, opposé à la brutalité industrielle de Sauron et du magicien Saroumane, marquera durablement les esprits.

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On la retrouve dans le dessin animé du cinéaste underground Ralph Bakshi Les Sorciers de la guerre (1977), dans lequel un sorcier maléfique subvertit des populations complètes en les hypnotisant avec des films de propagande nazis (l’action, comme dans Hawkmoon, se situe dans un futur post-apocalyptique où la société est revenue dans un Moyen Âge fantastique). Plus connus, les Ewoks du Retour du Jedi (1984) sont eux aussi des petits êtres vivants membres d’une société pré-industrielle luttant victorieusement contre une machine de guerre totalitaire représentée par l’Empire. Néanmoins, la cible de Tolkien, à la différence de ses imitateurs tardifs Bakshi et George Lucas, n’est pas tant le fascisme ou le stalinisme – il s’est élevé contre des lectures qui feraient du Seigneur des Anneaux une allégorie de la guerre froide ou du la Deuxième Guerre mondiale – que la modernité elle-même. Comme le montre l’excellent livre de John Garth, Tolkien et la Grande Guerre (Christian Bourgois, 2003), le monde où se déroulent les aventures des Hobbits tire son origine de l’expérience traumatique de Tolkien dans les tranchées de la Somme en 1916. La Chute de Gondolin, première nouvelle achevée écrite dans l’univers de la Terre du Milieu, qui deviendra celui du Seigneur des Anneaux, a été rédigée lors de sa convalescence de retour du front en 1917. Elle narre en effet la fin de la blanche cité elfique de Gondolin sous les coups des armées d’orques et de dragons dont la description renvoie plus à des tanks et à des troupes armées de lance-flammes qu’à des créatures ailées. Tolkien use de la fantasy comme d’autres du surréalisme pour décrire l’indicible horreur d’un conflit industriel dans lequel des millions d’hommes et de femmes ont trouvé la mort.

Aujourd’hui, G. R. R. Martin est sans doute l’un des auteurs à assumer le plus la charge contestataire contenue dans la fantasy. On se souviendra que son roman fantastique Armageddon Rag (1983) met en scène le retour sur scène d’un groupe de rock des années 1960 revenu d’entre les morts pour soulever un nouveau vent de révolte en plein milieu de la contre-révolution des années Reagan. Que cette formation de rock fictive se nomme les Nazgûls (en allusion à des monstres de l’univers de Tolkien) et que leur chanteur soit un albinos rappelant l’Elric de Michael Moorcock ne doit rien au hasard. C’est que, pour Martin, la fantasy, loin d’être seulement une littérature bovariste faite pour tromper l’ennui de ses lecteurs (ce qu’elle peut être parfois) est un art qui permet le pas de côté par rapport à nos normes. Elle porte en elle les germes d’une critique parfois radicale à travers le rêve et le désir de pays de Cocagne. En ce sens, elle est l’héritière de la littérature utopique en vogue en Occident depuis le XVIe siècle. Comme le dit G.R.R. Martin lui-même dans un court texte de 1996 intitulé « On fantasy »  : « La réalité, ce sont les centres commerciaux de Burbank, les cheminées de Cleveland et un parking à Newark. La fantasy, ce sont les tours de Minas Tirith, les antiques pierres de Gormenghast, la grande salle de Camelot. […] Ils peuvent garder leur paradis. Quand je mourrai, je préfère aller en Terre du Milieu. »

Voilà pourquoi il est toujours frustrant de voir des œuvres de fantasy lissées par l’industrie du spectacle. Peter Jackson a réussi à transformer Le Hobbit, conte d’une grande sensibilité, en un mauvais film d’action gonflé à la testostérone qui rejoue en cotte de mailles la « War on terror » globale. Yann Boudier, spécialistes des littératures de l’imaginaire, note lui aussi dans le livre Game of Thrones, série noire, que l’adaptation télévisée proposée par HBO gomme beaucoup des aspects les plus subversifs du cycle romanesque de G.R.R. Martin pour en faire un produit formaté dont le succès se mesure, les saisons avançant, au nombre de scènes de bataille ou sexuellement explicites contenues dans chaque épisode. Pour échapper au formatage, nul doute que les prochains auteurs du genre devront faire preuve d’un peu plus de fantasy.


Notes


[1Lire : Game of Thrones, série noire, éditions Les prairies ordinaires, 2015. Avec des textes de : William Blanc, Gabriel Bortzmeyer, Yann Boudier, Guillaume Bourgois, Gilles Grand, Jack Halberstam, Émilie Notéris, Mathieu Potte-Bonneville et Eugenio Renzi.



1 commentaire(s)
  • Le 15 août 2015 à 17h56, par Olive -

    Game of Thrones, série féministe révolutionnaire ? Ce n’est pas l’avis de certaines féministes, qui expliquent ici pourquoi elles arrêtent de parler de cette série. http://www.themarysue.com/we-will-no-longer-be-promoting-hbos-game-of-thrones/

    "The show has creators. They make the choices. They chose to use rape as a plot device. Again.

    In this particular instance, rape is not necessary to Sansa’s character development (she’s already overcome abusive violence at the hands of men) ; it is not necessary to establish Ramsay as a bad guy (we already know he is) ; it is not necessary to prove “how bad things were for women” (Game of Thrones exists in a fictional universe, and we already know it’s exceptionally patriarchal). Rape here, like in all instances, is not a necessary story-driving device."

    Cette série est tellement racoleuse que je me demande même si elle n’utilise pas Brienne comme un freak (après le nain libidineux, la géante puritaine...) !

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