CQFD

GUERRE ÉCONOMIQUE

Forcer le marché irakien


paru dans CQFD n° 83 (novembre 2010), par François Maliet, illustré par
mis en ligne le 09/12/2010 - commentaires

Officiellement terminée depuis belle lurette, la guerre en Irak devrait laisser la place à la manne tant attendue de la reconstruction. Les entreprises-vautours sont dans la place, y compris les boîtes françaises. Et entre elles aussi, la bataille fait rage.

L‘INFO, REPRISE par moult médias, peut paraître anecdotique : pour la première fois depuis l’invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein en 1990, un appareil de la compagnie Air-Azur en provenance de Paris s’est posé à Bagdad, dimanche 31 octobre. Pourquoi pas... Cela devient plus intéressant lorsqu’on apprend qu’Anne-Marie Idrac, notre obscure secrétaire d’État au commerce, était à bord de l’aéronef. Et tout s’éclaircit quand est précisé que la Foire internationale de Bagdad, réunissant plus de 400 entreprises, dont une quarantaine sont françaises – telles Alstom, Areva, GDF Suez, Lafarge, Renault, Sanofi-Aventis, Thales et Total –, se tenait du 1er au 10 novembre dernier. Bien sûr, Anne-Marie Idrac n’avait point omis d’embarquer des représentants de ces boîtes dans ses bagages. La guerre, il y a ceux qui en pâtissent, et ceux qui en profitent. Ou, du moins, tentent le coup...

par CaritteLa boucherie irakienne étant officiellement terminée depuis le 1er mai 2003, il serait temps de s’occuper de la remise en état du pays, même si l’Hexagone n’a pas, comme en 1991, dépêché ses Mirage pilonner du civil irakien [1]. Selon Ubifrance, l’Agence française pour le développement international des entreprises, cette reconstruction est évaluée à 600 milliards de dollars (445 milliards d’euros), et les perspectives de croissance sont de l’ordre de 7 %. De quoi faire rêver petits comme gros entrepreneurs ! « L’avenir appartient aux ambitieux et à ceux qui se lèvent tôt ! balance Boris Boillon, ambassadeur de France à Bagdad à une journaliste de France 24, histoire de stimuler les troupes. Si nous ne sommes pas là aujourd’hui, ensuite il sera trop tard. » C’est d’autant plus vrai que, comme l’assure au Monde Sami Al Araji, le président de la Commission des investissements, l’Irak « sort d’une économie centralisée et s’engage résolument dans un système de marché basé sur la compétition ».

Une compétition où, actuellement, nos entrepreneurs n’ont pas l’avantage : pour l’instant, la patrie des droits de l’homme représente à peine plus de 1 % du marché des exportations en Irak. Même Total, fer de lance de l’industrie française, peine à trouver sa place dans cette troisième réserve de pétrole mondiale derrière l’Arabie Saoudite et l’Iran. Depuis 2009, Bagdad met aux enchères des « contrats de service » pour l’exploitation – et seulement l’exploitation, l’or noir étant un bien national – de grands gisements de pétrole et de champs gaziers encore peu développés. Total lorgnait sur le champ de Majnoon, mais sans succès. Par la suite, l’entreprise de De Mergerie s’est portée candidate pour l’acquisition de Qourna-ouest [2], dans le sud du pays, mais il a été attribué à un consortium russo-norvégien.

Pour le moment, Total n’aura remporté qu’un champ beaucoup plus petit, celui d’Halfaya. Même mauvaise limonade pour le gaz : en octobre dernier, l’Irak a mis aux enchères trois champs gaziers afin de doubler sa production, mais Total a encore dû s’incliner. Il y eut des campagnes plus glorieuses... Mais il faut bien reconnaître que la stabilité du pays n’est pas encore tout à fait avérée, comme en témoignent les attentats coordonnés à Bagdad le 2 novembre dernier, ainsi que la prise d’otages dans une église, le 31 octobre, faisant 58 morts. Cela laisse à penser qu’il y a une spécialité toute française – la sécurité – qui pourrait tirer partie de la situation.

D’ailleurs, quand Barack Obama a retiré ses troupes le 31 août dernier 2, il a bien spécifié qu’il souhaitait « transmettre le témoin aux acteurs civils ». Aux diplomates, bien sûr, mais aussi aux anciens bidasses recyclés dans les entreprises de gros bras. Au moins quatre boîtes sont actuellement installées, ou en passe de l’être, en Irak : AICS, Géos, Anticip et Galllice. Début septembre, la société Gallice – fondée par Frédéric Gallois, ancien patron du GIGN – a remporté le marché de sécurisation du ministère des Affaires étrangères irakien, à deux pas de la zone verte, pour un montant de 500 000 dollars. Une première depuis des années, dans un secteur traditionnellement tenu par les Anglo-Saxons. Geos, qui s’est installé cet été en Irak, prévoit 6 à 8 millions d’euros de recettes dans les deux ans à venir. « Nous voulons profiter du réengagement de la France, qui a amené de nombreuses sociétés à s’intéresser au marché de la reconstruction », déclarait récemment le patron de la société Anticip à un journaliste du Figaro.

Bon, tout compte fait, cela fait quand même des petites sommes, alors que nos Rafale, petits bijoux de la technologie made in France à 70 ou 90 millions d’euros pièce, nous restent sur les bras !


Notes


[195 000 ? 150 000 ? 665 000 ? Le nombre de morts civils depuis mars 2003 varie suivant les études...

[250 000 soldats états-uniens ont encore sur place pour former l’armée irakienne.



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Par François Maliet


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