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Villiers-le-Bel

En finir avec la vengeance d’état


paru dans CQFD n°119 (février 2014), par Collectif Angles Morts
mis en ligne le 19/03/2014 - commentaires

Le Collectif Angles Morts milite autour des questions de violences et de crimes policiers. Comptes-rendus d’audience de procès, analyses politiques, participation aux manifestations, organisation de concerts font partie de ses actions contre l’enfermement, le racisme d’État et la répression policière. Une des dernières actions en date : la compilation rap de soutien aux prisonniers de Villiers-le-Bel, coproduite avec Bboykonsian.

Cela fait déjà cinq ans que des initiatives de solidarité se montent pour soutenir « les prisonniers de Villiers-le-Bel », Abderrahmane et Adama Kamara. Tous deux ont payé pour tous ceux qui ont directement ou indirectement participé aux trois jours de révolte qui avaient éclatées le 25 novembre 2007, suite à la mort de Lakhamy Samoura et de Moshin Sehhouli, deux adolescents percutés par une voiture de police alors qu’ils étaient à moto. Incarcérés dès février 2008 et condamnés sans preuve [1] depuis octobre 2011 par le tribunal de grande instance de Nanterre, essentiellement sur la base de témoignages anonymes rémunérés, Abderrahmane et Adama ont respectivement écopé de 15 et 12 ans de prison pour « tentatives d’homicides volontaires au préjudice de fonctionnaires de police dans l’exercice de leur fonction et ce, en bande organisée ». A eux deux, ils auraient blessé les 88 flics qui ont porté plainte. Dans cette affaire, un troisième prisonnier, Maka Kanté, avait été inculpé pour les mêmes motifs. Mais à la différence des frères Kamara, le tribunal a décidé de reconnaître son erreur et de le disculper en appel, après trois années injustement passées derrière les barreaux. Le procès du conducteur de la voiture de police, jugé au mois de juin 2013, sera, quant à lui, une nouvelle preuve de l’impunité policière garantie par la justice.

Photo D.R. {JPEG}

Une incarcération politique

Quatre jours après le décès de Lakhamy et Moshin, Nicolas Sarkozy donne le ton dans un discours prononcé sous l’Arche de La Défense à Paris, devant un parterre de 2 000 policiers. Il résume les faits en ces termes : « Ce qui s’est passé à Villiers-le-Bel n’a rien à voir avec une crise sociale, ça a tout à voir avec la voyoucratie. Tout sera mis en œuvre pour condamner les [tireurs]. Je réfute toute forme d’angélisme qui vise à trouver en chaque délinquant une victime de la société, en chaque émeute un problème social. Mettez les moyens que vous voulez […], ça ne peut pas rester impuni, c’est une priorité absolue.  » Il promet de trouver les responsables et de les envoyer aux assises. Pendant ce temps, la procédure censée éclairer les conditions de l’accident s’éternise. Il faudra attendre les 6 et 7 juin 2013, soit près de cinq ans, pour que Franck Viallet, le conducteur du véhicule, en excès de vitesse et en phase d’accélération au moment du choc, soit assigné devant une justice qui lui montrera toute l’étendue de sa compréhension et de sa clémence. « Aveugle, sourd et muet » [2] face aux questions de la présidente du tribunal, il sera symboliquement condamné à six mois de sursis le 13 septembre 2013, conservant ainsi son poste et ses responsabilités de représentant de la force publique.

La campagne de soutien

Une première vague de soutien aux prisonniers de Villiers-le-Bel s’est déroulée du 19 mai au 18 juin 2010 avec des soirées et des concerts de soutien organisés à Rennes, Rouen, Marseille, Genève et Paris. Ces événements avaient déjà réuni des centaines de participants avec les mêmes objectifs qu’aujourd’hui : diffuser des informations plus complètes sur l’affaire que celles livrées par les médias, organiser la rencontre entre des familles victimes de violences policières qui souhaitent s’exprimer, et ainsi montrer à tous, à travers des exemples très concrets et récents, que l’État continue à harceler, enfermer ou tuer ses propres citoyens – des « citoyens » qui sont le plus souvent issus de quartiers populaires, et dans leur majorité arabes ou noirs – tout en garantissant l’impunité de ses agents. Après la marche silencieuse organisée le 19 juin 2010 devant le tribunal de Pontoise et le procès en appel en 2011, les initiatives se sont succédé. La dernière en date a eu lieu le 6 décembre 2013 à Ivry-sur-Seine, où le squat Dilengo a accueilli cinq groupes de rap, de Villiers-le-Bel, d’Ivry, mais aussi des États-Unis, pour un concert et des prises de parole en soutien aux prisonniers. Dans la même veine, dix-huit artistes et groupes de rap de toute la France ont participé à la compilation rap Liberté pour les prisonniers de Villiers-le-Bel. Les bénéfices de cette compilation, sortie en septembre 2013, sont intégralement reversés à la famille des frères Kamara.

Le 17 octobre 2013, coups et insultes racistes pour la famille Saounera

Le début de cette autre « affaire » est brutalement banal : des coups frappés à la porte d’une famille au petit matin, une dizaine de policiers venus interpeller un des fils de la famille, Amara Saounera, 18 ans, suspecté, à tort, d’avoir volé un sac à main [3]. Que l’on y voie une agression raciste d’une rare violence ou une « simple bavure policière », la famille Saounera n’oubliera jamais l’expédition punitive du 17 octobre 2013. Matraques à la main et insultes à la bouche, ils sont venus pour emmener un présumé voleur de sac à main, mais aussi pour sanctionner la famille dans son ensemble ainsi que les voisins. Ce 17 octobre se soldera par des tirs de Flash-Ball tous azimuts, des gifles et des insultes racistes pour la mère et les enfants. Le père de famille sera emmené au poste, avec son fils Amara, puis inculpé pour « violences ». Le samedi 2 novembre, afin de faire face à cette nouvelle expression de l’arbitraire policier dans les quartiers, un rassemblement est organisé par la famille, soutenue par la Brigade anti-Négrophobie, à la gare RER de Garges-lès-Gonesse. Environ 150 personnes sont venues écouter les témoignages de la famille Saounera.

Le vendredi 22 novembre dernier a eu lieu la première audience du procès de Samba Saounera, un des fils de la famille, et de son père Thierno Saounera, dont la seule erreur est d’avoir voulu protéger leur famille contre une agression policière. Sur les murs du tribunal de grande instance de Pontoise, derrière la présidente, on pouvait lire : « La justice est l’ultime instance où se proclame et se rappelle la valeur des choses. » En détention provisoire depuis le 18 octobre 2013, Samba Saounera est libéré provisoirement pour, selon la juge, « calmer les esprits », en attendant la prochaine audience fixée au 17 janvier 2014. Les flics qui ont participé à cette expédition punitive doivent être auditionnés, notamment par l’Inspection générale de la police nationale. Cela prend du temps, beaucoup de temps. à tel point que l’avocat de la famille a demandé un nouveau report de l’audience et a estimé qu’il lui était impossible de plaider l’affaire sans un accès à la totalité des éléments du dossier.

Mais laissons le dernier mot à M. Saounera :« Mon fils, que la police est venue chercher le 17 octobre, a donné la preuve de son innocence très rapidement. Ce qui s’est passé ce jour-là c’est une bavure, les voisins peuvent témoigner. Je ne suis pas antiflic, je suis à la recherche de la vérité, il faut que chaque policier respecte le code de déontologie. La plainte déposée par ma fille a été classée sans suite, je vais donc maintenant m’adresser au doyen des juges d’instruction. Mon amertume est totale et entière. Le travail de la justice est en cours, j’espère qu’il se fera dans la plus grande impartialité possible. »

Pour plus d’informations :

Le facebook en soutien à la famille Saounera de Garges-lès-Goness.

Rendez-vous le 21 mars 2014 au tribunal de grande instance de Pontoise pour en savoir plus.


Notes


[1Collectif Angles Morts, Vengeance d’État : Villiers-le-Bel, des révoltes aux procès, éditions Syllepse, 2011.

[2Pour en savoir plus sur le procès de Franck Viallet, voir Collectif Angles Morts, « Aveugle, sourd et muet. Retour sur le procès du flic responsable de la mort de Lakhamy et Moshin ».

[3A tort, puisqu’on apprendra très vite qu’Amara était à l’hôpital le jour du vol en question. Pour plus de détails voir Mathieu Molard, « “Sale macaque”, crachats et tirs de FlashBall : quand la police réveille une tour HLM ».



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