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Série TV - S.3 / E.2 « American Gods »

Des dieux sans foi ni loi


paru dans CQFD n°169 (octobre 2018), rubrique , par Julien Tewfiq
mis en ligne le 23/01/2019 - commentaires

*** Previously dans Ciquiouéfdi ***

C’était l’une des questions centrales de l’épisode précédent de cette chronique, qui portait sur The Americans : qu’est-ce qu’être américain (quand on bosse pour le KGB) ? Ce mois-ci, variante sur le même thème, avec l’excellente série American Gods.

***

Pré-générique

Sale temps pour Shadow Moon. Certes, sa libération de prison est avancée d’un jour, mais juste pour lui permettre de se rendre aux funérailles de sa femme, morte dans un accident de voiture alors qu’elle le trompait avec son meilleur ami. Désœuvré et passablement déprimé, il accepte de bosser comme chauffeur/garde du corps d’un type étrange se faisant appeler Wednesday (Mercredi). Celui-ci l’entraîne dans un road trip délirant à la rencontre de personnages aussi dangereux qu’excentriques.

Générique

American Gods, série américaine en une saison de huit épisodes (une saison 2 est prévue pour 2019). Cette adaptation du roman du même nom de Neil Gaiman a été créée en 2017 par Bryan Fuller et Michael Green pour la chaîne Starz. Avec Ricky Whittle, Ian McShane, Emily Browning, Pablo Schreiber…

Épisode

Quand j’ai découvert qu’une chaîne de télé ricaine (Satan !) avait adapté American Gods, le bouquin culte de Neil Gaiman, j’ai d’abord crié au blasphème ! Las, je manquais de foi... Il a suffi d’un épisode à l’équipe Fuller, Green et Gaiman (producteur et co-scénariste de la série) pour me convertir. Et me voilà à porter la bonne parole : American Gods est une divine bonne surprise.

Pas de faux suspens ici  : les dieux existent. Tous. Mais les anciens, débarqués dans les bagages de migrants de Sibérie, de Scandinavie, d’Afrique, d’Irlande, de Rome, du Mexique ou d’Orient, sont en perte de vitesse. Oubliés, abandonnés par leurs adorateurs, ils se meurent ou vivotent plus ou moins minablement. Sauf ceux qui ont passé un accord avec les nouveaux dieux, ceux de l’Amérique triomphante d’aujourd’hui  : Déesse Média, Technical Boy (ordinateur et Internet) et leur big boss, Mister World, l’omniscient œil de surveillance, le nouveau grand ordonnateur de toutes choses.

Mais le vieux Wednesday ne l’entend pas de cette oreille et cherche à rallier les anciens dieux pour défier les nouveaux. Shadow Moon, traînant sa grande carcasse de virilité déprimée, se trouve donc embarqué dans cette histoire. Et accompagne Wednesday dans un périple les menant à la rencontre de Sweeney le Dingue (un leprechaun [1]), de Czernoborg (issu de la mythologie slave), d’un Vulcain marchand de canons... Et du cadavre de sa femme, revenue d’entre les morts.

Les héros de la série sont ces perdants magnifiques, tricheurs et voleurs, travailleurs pauvres, étrangers rejetés, Arabes musulmans et Noirs victimes d’une société raciste (thème extrêmement présent, Shadow étant noir), ex-taulards sans reconversion. Autant de grains de sable dans la machine de la prétendue modernité.

American Gods n’est pas une série « facile ». Elle est même rude. La violence y est souvent très graphique, le rythme assez lent, et l’effort de compréhension des spectateurs n’est jamais prémâché. Tant mieux. La réalisation, elle, est particulièrement soignée et aventureuse. Chaque épisode possède ses trouvailles, souvent mises en avant au cours de séquences « annexes » racontant sous forme de contes cruels la venue de tel ou tel dieu sur le sol américain. À l’image du Sibérien Nunnyunnini, arrivé avec sa tribu lors de la dernière glaciation et dont la belle histoire est racontée en images de synthèse. Ou encore de cette séquence incroyable dans laquelle le dieu africain Anansi raconte, à bord d’un navire négrier et sous la forme d’un furieux numéro de stand-up, l’histoire des Afro-Américains, de l’esclavage aux bavures policières, à des esclaves noirs médusés. « Vous croyez être juste des gens ? Je serais donc le premier à vous dire que vous êtes tous des Noirs… Au moment où ces connards du dessus ont décidé qu’ils étaient Blancs, vous devez forcément devenir des “ Noirs ”. Et ça, c’est le nom poli qu’ils vous donnent… » Et les esclaves de mettre le feu au navire.

Dans un autre registre, il faut aussi mentionner la rencontre de Salim, migrant syrien, et d’un djinn chauffeur de taxi. Ou ce Jésus mexicain (oui, car il y a autant de Jésus que de peuples qui y croient, vous ne saviez pas ça ?) accompagnant des migrants qui traversent le Rio Grande et tombent sur une milice armée. Ou encore Bilquis, déesse de l’amour et du sexe, dont l’histoire va de Téhéran en 1979 aux ravages du sida et à l’explosion des sites de rencontres...

Générique de fin

Énième version du conflit entre les anciens et les modernes ? Ode nostalgique façon « La religion, c’était mieux avant » ? Non point. En fait, il s’agit du conflit qui oppose les forces disparates, multiculturelles, dures peut-être mais intensément vivantes, à l’uniformisation tiède, à l’idolâtrie de la technologie, de la médiatisation et des flingues, au racisme et au capitalisme totalitaire. En deux mots, aux États-Unis de Trump. Rien de moins. À chacun de choisir son camp, son église. Même si ce n’est peut-être que pour un baroud d’honneur.


Notes


[1Un leprechaun est une créature imaginaire du folklore irlandais, souvent représentée sous la forme d’un vieil homme petit et barbu.



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Par Julien Tewfiq


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