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Des brebis en hiver


paru dans CQFD n°109 (mars 2013), rubrique , par Nardo
mis en ligne le 15/05/2013 - commentaires

Qu’est-ce qui leur a pris de sortir 200 bêtes au cœur de l’hiver, en pleine période d’agnelage ? Qui plus est, pour battre le pavé toute une semaine au lieu de ruminer sagement du fourrage ? Soit ces gens-là ne connaissent pas leur métier, soit il se passe quelque chose de grave.

Au pas tranquille des bêtes, la départementale a des airs printaniers. À la tête du troupeau, Sébastien Pélurson n’en revient pas : « Quand on a lancé l’idée de la transhumance, il y a deux mois, ça semblait un truc de dingue. On a appris que c’est possible, mais ça demande une énergie de malade, depuis un mois je ne suis plus sur la ferme. » La veille, la projection de Mouton 2.0 : la puce à l’oreille a réuni une centaine de spectateurs à Crest. Ce soir, après l’apéro et le dîner offerts par les paysans du coin, ils seront autant à Montmeyran à s’interroger sur la traçabilité électronique. Un expert annonce dans le film que bon gré, mal gré, «  on va tous y passer ».

Mouton 2.0 {JPEG} Elle a bon dos, la traçabilité. «  Voilà quelques années, les brebis étaient tatouées à l’oreille. Personne n’achetait une bête avec une oreille en moins. Les boucles, par contre, ça se bricole », confie un éleveur marcheur. Ils sont nombreux à avoir pucé chèvres et brebis à contrecœur, pour éviter de perdre leurs primes et pouvoir accéder aux abattoirs. Pour le principe, certains mettent hors-service l’électronique contenue dans les boucles en plastique. Mais s’ils suivent leurs brebis sur la route de Valence, c’est qu’ils ne se résignent pas au bricolage : ils entendent faire abroger l’obligation d’identifier leurs bêtes au moyen d’une puce RFID [radio frequency identification device]. « Je suis là parce que je me suis dit, les OGM, si trois mecs n’avaient pas levé le lièvre, on n’en serait pas là [1] », confie Jean-Paul, un éleveur ardéchois. Denis a dix-huit ans, c’est le fils des Mabille-Bordel et il veut s’installer comme éleveur et paysan. « Mon père m’a appris qu’il faut toujours se garder le droit de dire merde. S’il faut, on fera sans les primes. » Sa mère a perdu 8 000 euros de ces primes pour défaut de puçage et c’est en habitué qu’il prend le chemin du tribunal. Par la fenêtre de sa camionnette qui devance le troupeau, Fabien est aussi très remonté : « Faut pas se leurrer, les puces, c’est l’industrie. Il y a deux ou trois trous du cul qui en profitent. Ils nous emmerdent. Ils sont en train de nous spolier de notre outil de travail ! »

Chaque morceau de liberté qu’on nous arrache, c’est grave. Ils résistent au puçage comme ils ont refusé hier la vaccination obligatoire contre la fièvre catharrale ovine (FCO) – aujourd’hui le vaccin est facultatif –, comme ils refuseront demain la certification des mâles ruminants [2]. Jean-Louis Meurot est convaincu qu’il faut lutter contre les deux réformes à la fois : « Beaucoup, y compris à la FNSEA, sont opposés à la certification », martèle-t-il.

Ce mouvement paysan saura-t-il s’allier au mouvement anti-industriel ? « On ne peut pas être contre l’obligation sans prendre position contre le puçage, ça ne me semble pas tenable », suggère une participante du premier débat, à Mornans. « On ne veut pas imposer nos choix comme ils nous imposent les leurs », répond Laure, éleveuse. Depuis deux ans, le collectif se heurtait à des « on va pas tout changer pour quelques énergumènes », se souvient Sébastien. Puis, voilà quelques mois, ils apprennent que des éleveurs allemands ont organisé une transhumance similaire en 2010. Venus en soutien le jeudi, lors de la projection à Valence, ces camarades d’outre-Rhin exposent aussi leurs revendications. Eux se battent pour un seul numéro d’élevage pour tout le troupeau. Ils remettent en question le fichage individuel. « Pourquoi les gens en France n’en réclament pas autant ? [3] »

Ces choix, Florian Pourchi, qui a réalisé Mouton 2.0 avec Antoine Costa, les a vus évoluer depuis le début du tournage : « Est-ce qu’il fallait frapper un grand coup ou faire un travail de fond ? La réponse, on l’a ici : faut faire les deux.  » Si le mouvement doit beaucoup au film, précieux support lors des réunions publiques, l’inverse est aussi vrai. «  Les paysans sont des super diffuseurs ! », s’amuse-t-il, caméra à l’épaule quand il ne règle pas la circulation au passage du cortège. Des deux années passées à réaliser, puis projeter ce film à travers la France, toujours hébergé par des paysans, il a tiré une leçon essentielle : « Chaque campagne a sa spécialité : le pâté de pommes de terre ! »

Au conducteur de la balayeuse qui suivait le troupeau pour vite faire disparaître les crottes, on demande : « Vous nous suivez jusqu’où ? » « Jusqu’à la sortie de Crest. Après j’ai un autre chantier, sinon je vous aurais suivis, je suis d’accord avec vous ! »


Notes


[1Dans le Larzac, les militaires lèvent le camp pour de bon. On cherche des paysans pour s’installer, c’est Michel Terrail, un ancien, qui l’a dit.

[2Pour ceux qui ont raté cette transhumance historique, les éleveurs espagnols ont promis de faire pareil au mois de mai. Si vous en croisez, faut bien leur dire qu’on les a pris au mot et qu’on y sera. Lire CQFD n°96.

[3On n’en a pas fini avec cette histoire : voir CQFD N°110 (Avril 2013) en kiosque, où Alex de Radio Canut nous cause du procès intenté par des collectifs allemands contre l’identification électronique. Ça s’est passé en plein bouclage de ce numéro, à Luxembourg.



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