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Petite histoire de la presse féminine

Délivrons-nous du mâle ?


paru dans CQFD n°178 (juillet-août 2019), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 31/10/2019 - commentaires

L’histoire de la presse féminine ne se distingue guère de celle de la presse en général. Peut-être parce que dans les coulisses, ce sont majoritairement des hommes qui sont à la manœuvre.

Son essor a été stimulé par les lois libérales des débuts de la IIIe République. Trois dominantes se dessinent alors que la France baigne dans la prétendue Belle Époque : une presse pratique à destination des mères de famille et des maîtresses de maison représentée par Le Petit Écho de la Mode, une presse sentimentale avec La veillée des chaumières [1] et une presse de luxe incarnée par L’Art et la Mode. Mais d’autres tendances se dessinent.

Aux côtés de quelques journaux d’inspiration anticléricale, socialiste voire carrément anarchiste, La Fronde, fondée par une chroniqueuse du Figaro, traite des sujets les plus divers – des revendications féministes aux pages boursières en passant par des reportages au cœur du monde des usines – et affiche un tirage plus qu’honorable (pour l’époque) de 200 000 exemplaires. Dès les années 1930 et encore davantage après 1945, la presse féminine s’américanise avec comme figure de proue Marie-Claire, hybride de magazines de luxe, à l’instar de Vogue, et de titres plus populaires. Un point commun : elle est entre les mains de quelques tycoons qui réalisent des profits fabuleux sur la marchandisation du corps des femmes tout en réaffirmant la domination du père, du mari et du patron.

Cet âge d’or révolu, les périodiques féminins suivent, une fois encore, un destin similaire à celui de la presse en général, concurrencée de plus en plus âprement par la radio et la jeune télévision. En outre, l’évolution des mœurs dans les brisées de mai 1968 a ringardisé certaines publications emblématiques, d’Elle à Marie-Claire, qui vont se lancer dans une phase de reconquête de leur lectorat. C’est ce qu’a analysé Anne-Marie Lugan Dardigna [2], dès 1974, en distinguant le niveau social du public ciblé. Aux femmes des classes modestes et moyennes, on réserve le courrier du cœur et des articles consacrés aux animaux domestiques. Mais toutes ne sont pas dupes. « Femmes et chiens même combat : ne plus être sifflés dans la rue », clamaient au même moment les militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF).

Aux femmes des couches supérieures, un tout autre discours est tenu, lequel semble accepter leur émancipation, en particulier au niveau sexuel. En réalité, il s’agit d’un grossier simulacre ainsi que l’exprime Marie-Claire, assimilant en apparence l’infidélité des femmes à une vertu : « Ça défoule et tout rentre dans l’ordre. » Simples décalques de magazines masculins, Cosmopolitan et L’Amour accentuent la mise en concurrence des sexes. Ils proclament la libération de la femme pour mieux évacuer les luttes nécessaires à sa réalisation. « Parole mensongère, car les voies qu’elle trace sont autant de moyens pour perpétuer en fait l’aliénation féminine, écrit Anne-Marie Lugan Dardigna. Le chant des sirènes à masque “féministe” résonne seulement comme un écho affaibli et tristement parodique de la revendication égalitaire. Celle-ci se transforme, en effet, en dérisoire imitation des hommes sur ce qu’ils ont de plus terne, leurs aventures sexuelles, et sur ce qui appauvrit le plus les relations humaines : traiter l’autre en objet. Trace symbolique de la réification capitaliste qui réussit à structurer nos désirs les plus instinctuels. » Délivrons-nous du mâle ! Pour faire comme lui ?

Internet arrive pour troubler les cieux de la presse et n’épargne pas son volet féminin. D’innombrables blogueuses et youtubeuses beautés viennent occuper le marché avec les mêmes codes, le même vocabulaire et les mêmes obsessions. Et aussi la même addiction à la publicité sur le modèle de Lagardère Interactive, longtemps numéro un de la presse féminine, qui tire ses profits de la vente d’espaces publicitaires bien plus que de celle de ses magazines.

Certes, elle a accompagné la libération de la parole sur les récentes affaires de harcèlements et de discriminations (Baupin, Ligue du LOL). Certes encore, elle permet à des femmes journalistes d’aborder des sujets féminins largement négligés par ailleurs. Mais certains de ces combats, comme ceux de Valérie Toranian, longtemps directrice d’Elle, évoquent par trop le deux poids deux mesures. « Pour ce qui est du machisme ordinaire, des inégalités de salaire, du harcèlement sexuel, du viol, des violences conjugales et de leur lot de mortes en France, évitez de trop en parler à Valérie Toranian. Cela reviendrait à vous “victimiser”, ce qui serait intolérable. […] En un mot comme en cent, le féminisme n’a plus de raison d’être, sauf à Kaboul et à Trappes. [3] » Le mâle musulman, voilà l’ennemi !

Iffik Le Guen

Notes


[1Un pilier de la rédaction de CQFD a tenté un temps d’éveiller ladite Veillée des chaumières, toujours vivante, à l’émancipation des travailleuses. Vous avez deviné son identité ? Adressez vos réponses à la rédaction. Un cadeau-surprise vous attend !

[2Anne-Marie Lugan Dardigna, Femmes-femmes sur papier glacé, La Découverte (rééd.), 2019.

[3Les Éditocrates 2, Sébastien Fontenelle, Mona Chollet (également préfacière de Lugan Dardigna), Olivier Cyran, Laurence De Cock, La Découverte, 2018.



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