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Uranium mon amour

Déchets nucléaires près de Narbonne : Les cobayes de Malvési


paru dans CQFD n°163 (mars 2018), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 06/04/2018 - commentaires

Depuis plus d’un demi-siècle, le site de Malvési calibre du combustible nucléaire. Conservés sous forme liquide, les déchets s’accumulent. Trop. Areva a donc concocté un projet d’incinérateur. Attention les bronches.

Avant la stupeur, il y a la grimpette. Oh, rien de bien violent. La pente douce de la colline Montlaurès, à côté de Narbonne (Aude). Des pins, des oliviers, des amandiers en fleurs. Nous fouettant l’échine, un vent du nord, le cers, particulièrement virulent. Pendant la montée, Lilian rappelle que le site accueillait jadis un oppidum romain. Le domaine du peuple élisyque. Lilian est membre d’un collectif de riverains, Colère : « Tout le mobilier archéologique a été pillé et déposé au musée de Narbonne. Il n’y a plus de fouilles. Avant, c’était magnifique ; depuis qu’Areva [1] est arrivée, c’est une autre affaire... On n’a même plus le droit de s’y promener, parce qu’il s’agit d’une zone rouge. » Zone rouge : niveau d’aléa toxique très fort. On cherche d’éventuels panneaux mettant en garde le promeneur. Rien. « Nous, les riverains, on a râlé. Pas question de se faire confisquer notre coin de balade. Et les politiques sont mal à cause du tourisme », poursuit Lilian. À nos côtés crapahutent André, directeur de recherche à l’Inra et membre de l’association de protection de l’environnement Rebresus, Hervé du réseau Sortir du nucléaire, Josette de Rebresus et Annie du collectif Familles papillons.

La stupeur donc quand on arrive au faîte. Vue sur La Plaine, la cathédrale de Narbonne à deux kilomètres et son aire urbaine de quelque 90 000 habitants. Au pied de Montlaurès, l’usine Areva Malvési. Sur la gauche, six espèces de piscines bâchées. À droite, une sorte de terril à l’air libre. Plus loin, des bâtiments, des cheminées. Un quart de l’uranium mondial arrive ici en train pour être épuré et transformé en combustible nucléaire. André explique : « Ce sont six bassins d’évaporation. Ils contiennent 350 000 mètres cubes de saumures radioactives. » On hoquette. Tout cela est à l’air libre ? Avec des vignes juste à côté et la ville un peu plus loin ? « Oui, c’est un stock historique qui date de 1959. Le gros massif terreux au centre correspond à l’installation nucléaire de base : 500 000 tonnes de déchets et de boues radioactives. Depuis, aucun déchet n’est sorti du site – sauf lors de fuites accidentelles, bien sûr. »

Par L.L. de Mars. {JPEG}

C’est à la faveur d’un de ces petits incidents que les habitants des environs apprennent l’existence de l’installation nucléaire. En mars 2004, suite à de grosses pluies, les digues d’un bassin de lagunage s’effondrent. 30 000 mètres cubes de boues s’épandent dans la nature. Les riverains font faire des prélèvements. Le pot aux roses s’appelle radium, plutonium, americium. Lilian montre une petite maison, maintenant propriété d’Areva : « Quand l’accident est arrivé, la propriétaire fêtait son anniversaire. Des enfants s’amusaient dans la rivière alors que la digue, à côté, s’était complètement effondrée... »

On descend aux abords du grillage. De l’autre côté, dorénavant inaccessibles, une rivière et la source de l’Œillade, résurgence de la nappe phréatique qui alimente six communes du Narbonnais. Il n’y a pas si longtemps, il y avait une guinguette ici. Terminé. André évoque ces pesticides qui se frayent un chemin à travers la terre et que l’on retrouve dans les nappes phréatiques : « Est-ce que les éléments radioactifs dans les sols ne risquent pas de migrer ? Les bassins qui stockent les déchets ont été construits dans les terrils d’une ancienne mine de soufre. Sans étanchéité. C’est Areva qui le dit. À chaque pluie, l’eau traverse le sol. Elle va où ? »

Effet papillon

En septembre 2016, une enquête publique informait le populo que la décharge de Malvési était à saturation. Areva avait trouvé une solution pour déstocker et une nouvelle poubelle : l’atmosphère. Le procédé : un four à combustion de charbon à 850° C censé brûler les déchets nucléaires et les vaporiser dans l’air. Nom du bébé : TDN-Thor – traitement des nitrates. On lève la tête vers les futures fumées potentiellement radioactives, lorsque André rappelle dans quelle direction souffle le cers. Retour de stupeur. Vers la cathédrale ! Malgré la protestation populaire, malgré les aberrations écologiques et sanitaires, le préfet de l’Aude a donné son aval au TDN, en novembre 2017. André s’est paluché les 90 pages de l’arrêté préfectoral dont moins de 8 % portent sur l’installation TDN. « Ils ont voulu noyer le poisson… dans l’air. En parlant de déchets nitratés, l’enquête publique a, dès le départ, minimisé les enjeux car l’arrêté préfectoral porte bien sur des déchets radioactifs. Ces deux documents sont pleins de contradictions. » Puis il souligne en s’étranglant : « Le préfet a écrit : “ Nous allons faire des campagnes de mesures les premières années afin de vérifier si les hypothèses du traitement au niveau des émissions radioactives sont confirmées. ” Hypothèses ! On part sur des hypothèses ! »

Hervé donne quelques billes pour décrypter l’affaire : « Le TDN évite l’extension du site avec de nouveaux bassins, tout en augmentant la production de l’usine. » Aujourd’hui, Areva traite sur le site entre 10 000 et 15 000 tonnes d’uranium par an. Mais l’autorisation préfectorale lui permet de monter jusqu’à 21 000 tonnes. « Ce TDN, c’est l’arbre qui cache la forêt. L’usine veut se développer. Derrière, il y a toute une logique de croissance de la filière nucléaire française, avec la construction de nouveaux EPR. » Hervé en connaît un rayon sur la filière, ces trains d’uranium qui arrivent d’Espagne ou bien d’Allemagne. Au port de Hambourg, des militants surveillent les déchargements puis tracent les trains jusqu’à Metz. Le trajet Metz-Narbonne est plus flou, car l’hexagone manque d’activistes pour suivre les convois. N’empêche, l’an passé, Hervé et une poignée de motivés ont bloqué un tortillard plein de tétrafluorure d’uranium qui quittait Malvési : « Un samedi matin, on s’est mis sur la voie face à un train de 300 tonnes. »

Annie, elle, évoque le collectif Familles papillons : « On a réalisé plusieurs fresques humaines en forme de papillon sur la place de la mairie. Lors de la première, on était 1 200, puis 1 900 à la deuxième et 2 500 à la dernière – petit à petit, on fait boule de neige. Ce qu’on réclame ? De la transparence. Jusqu’à présent, ils ont fait ce qu’ils voulaient. Et on sait que les caisses sont vides et qu’ils vont faire des travaux à l’économie. C’est là où ça devient dangereux. » L’arrêté préfectoral a eu un petit effet coup de massue ; en ce début d’année, l’enjeu est d’abord de secouer les résignés. Le projet TDN est prévu pour fonctionner une quarantaine d’années. « Une période pendant laquelle des générations de Narbonnais vont en respirer les émanations, prédit André. Un million de mètres cubes de fumées par jour. Sachant que toute cette industrie émet déjà, actuellement, des quantités d’oxyde d’azote phénoménales. Un gaz dangereux qui attaque les poumons, les voies respiratoires et provoque les pluies acides. » Une fatalité ? « Non, il existe d’autres pistes moins polluantes pour réduire les déchets. Par exemple, extraire le nitrate au lieu de le brûler. Mais Areva ne l’utilise pas car elle veut vendre le procédé TDN-Thor. » En janvier 2018, Macron décroche ainsi un contrat de 10 milliards d’euros avec la Chine pour le traitement des combustibles nucléaires. André conclut : «  Comme l’intérêt supérieur de l’État prime, on va servir de cobayes. »

L’atome au fil des pages

JPEGIrradiez-les tous !

Les 140 premières pages du livre Le Monde comme projet Manhattan [2] dissèquent ce moment où les États-Unis mettent au point, expérimentent et larguent la première bombe atomique. Pensée pour vaincre le nazisme, utilisée officiellement pour terrasser le Japon, elle est expérimentée in vivo pour sidérer les Soviétiques. La guerre froide commence avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. La bombe « devait être utilisée dans une zone suffisamment peuplée pour que les survivants puissent témoigner de ses terribles effets. En conséquence, aucune alerte ne serait donnée aux Japonais avant le bombardement ». Puis l’auteur fait un bond dans le temps jusqu’ en 2011, l’accident de Fukushima. Jean-Marc Royer décortique le rapport de la commission d’enquête japonaise. Ses conclusions : l’accident nucléaire « est clairement d’origine humaine ». Collusions, négligences, conflits d’intérêts : « L’énergie nucléaire est devenue une force échappant au contrôle de la société civile. »

Royer essaie de cerner cette omerta entretenue par le village nucléaire mondial. Utilisant les outils de la psychanalyse, il fouille à rebours cette révolution industrielle vendue comme un grand bond en avant. Une bascule civilisationnelle où la mort a été «  érotisée » jusqu’à la rendre désirable. Repolitiser la camarde permettrait de rendre au nucléaire son vrai visage, celui de « figure de proue d’une civilisation fondamentalement morbide, mortifère et autodestructrice qui s’est violemment imposée en Occident depuis deux siècles ». Nous n’avons pas d’autre choix que d’en sortir.

1/ Le monde comme projet Manhattan, Jean-Marc Royer, Le passager clandestin, 2017


Notes


[1Depuis janvier, Areva s’appelle Orano. Pour des commodités de lecture, l’ancien nom a été conservé.

[2Le monde comme projet Manhattan, Jean-Marc Royer, Le passager clandestin, 2017.



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