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Labour fou

Dossier "Reprendre la clé des champs" : le sommaire


paru dans CQFD n°163 (mars 2018), rubrique , rubrique , par l’équipe de CQFD, Mickael Correia, illustré par , illustré par
mis en ligne le 04/03/2018 - commentaires

« L’agriculture, une aventure collective ». Tel était le thème du Salon de l’agriculture 2018, qui s’achève en ce début de mois de mars. Celles et ceux qui ont décidé de faire de l’agriculture leur métier n’ont pourtant jamais été aussi seuls. Et de moins en moins nombreux. En cinquante ans, la France a perdu plus de trois millions de paysans. Et chaque semaine, deux cents fermes mettent la clé sous la porte. Depuis la libéralisation du marché agricole planétaire lancée dans les années 1990, la course à la productivité fait des ravages, éliminant brutalement ceux qui ne parviennent (ou ne veulent) pas s’adapter aux injonctions du système agro-industriel. D’où un phénomène de concentration massif, qui voit les riches agro-businessmen, nouveaux seigneurs des campagnes, accaparer les terres agricoles et les fermes.

L’agriculture répond à notre besoin primaire le plus élémentaire : se nourrir. En ce sens, elle est la tête de pont d’un capitalisme toujours plus empressé à nous déposséder de nos moyens de subsistance. Après la privatisation des terres à partir du XVIIIe siècle [1], l’exode rural et la mécanisation des campagnes, puis le culte du progrès technique et de la productivité à outrance durant les Trente Glorieuses, l’agriculture est entrée dans une nouvelle phase d’industrialisation. Macron ne s’y trompait guère quand, lors de la traditionnelle visite présidentielle au Salon de l’agriculture le 24 février, il déclarait : « L’agriculture française est une terre de conquête. »

De « conquête » et d’argent, surtout : pour les acteurs de l’agro-industrie, il y a un sacré paquet de blé à la clé. Avec la privatisation du vivant via la certification des semences ou grâce aux OGM. Avec la normalisation des pratiques agricoles en procédures industrielles. Et avec la robotisation. Pour les agriculteurs, par contre, ces « conquêtes » sont d’abord synonymes de précarisation des conditions de travail : en 2017, 30 % des agriculteurs français gagnaient moins de 354 € par mois [2] – ils n’étaient que 18 % dans cette situation en 2014…

La Faucheuse est dans le pré

Cette industrialisation à marche forcée se traduit dans nos campagnes par un désastre social sans précédent. Les agriculteurs se retrouvent englués dans des logiques d’endettement, provoquées par la nécessité d’investir en permanence pour rester compétitif.

Ils sont aussi soumis à des contrôles administratifs de plus en plus intrusifs. Et stigmatisés comme des « ploucs » maltraitant leurs animaux. Bref, les paysans français vont mal : deux d’entre eux se suicident chaque jour (soit trois fois plus que pour les autres professions).

En ce qui concerne l’environnement, le tableau n’est guère plus reluisant : malgré les incantations étatiques louant l’agro-écologie, la consommation de pesticides ne cesse de croître [3]. L’été 2017 a ainsi connu un nouveau record de prolifération des algues vertes, à cause de l’agriculture intensive bretonne. Et les empires agroalimentaires n’hésitent pas à mettre en danger la santé des consommateurs pour sauvegarder leurs marges bénéficiaires – la récente contamination à la salmonelle de produits infantiles de Lactalis en est une parfaite illustration.

Terreau de luttes

Mais face à ce rouleau compresseur, à l’aseptisation de nos campagnes comme de nos assiettes, des paysans et paysannes s’organisent et luttent : résistance collective face aux services de l’État, occupations de terres, entraide mutuelle à rebours des discours syndicalistes dominants, expérimentations sociales et agricoles en marge du système industriel. Des bergers rétifs au puçage électronique de leurs moutons jusqu’aux squatteurs de terres à Notre-Dame-des-Landes, le paysan s’affirme de plus en plus comme une figure subversive face au libéralisme mortifère. À l’heure de la mobilité permanente, des start-up de l’e-business et de l’ubérisation du travail, « travailler la terre » est en passe de devenir un geste singulier dans le paysage capitaliste.

En nourrissant un imaginaire politique empreint d’autonomie alimentaire, en posant les bases de nouvelles solidarités entre rebelles des champs et contestataires des villes, les paysans invitent à enterrer nos vies administrées et à reprendre la clé des champs. Bien loin des travées du Salon de l’agriculture, voilà où réside la vraie « aventure collective ».

Par Mickaël Correia

Par Benoit Guillaume. {JPEG}

Au sommaire :

Discussion avec Aude Vidal : « La paysannerie, c’est l’histoire d’une longue dépossession » > Sur la couverture : une tête de vache avec un code-barres fiché dans l’œil. On achève bien les éleveurs est un bouquin illustré où les paysans se racontent en direct. Rencontre avec Aude Vidal, coordinatrice de ce salutaire projet.

Racines de lutte : Dans les années 1970, « le mariage des LIP et du Larzac » > Ils s’allient aux dockers. Attaquent les grands propriétaires. Et s’inspirent de la théologie de la Libération. Dans les années 1970, des paysans montent au front, affirmant que la lutte des classes traverse le monde agricole. Leur héritage reste vivace.

Reportage à Notre-Dame-des-Landes : La Zad joue à qui terre gagne > Il y a eu les bons millésimes à oignons, l’année des patates bouffées par le taupin, les étés à mildiou, trop mouillés pour faire de belles tomates, la sécheresse l’an passé... De semailles en récoltes, l’agriculture d’occupation s’est enracinée dans le cycle des saisons, se fichant pas mal de l’illégalité, regardant plus loin que l’urgence des menaces et mobilisations. L’abandon du projet d’aéroport sauve le bocage tout en ouvrant une nouvelle séquence. Celle du maintien des acquis agricoles de la lutte et de l’apport éventuel de nouveaux projets. Mais aussi celle de la composition avec les services de l’État et la chambre d’agriculture.

Agricultrices en lutte : Face au sexisme, inverser la vapeur > Discrimination via le statut professionnel, orientation professionnelle genrée, remarques machistes : la condition des femmes en agriculture n’est guère reluisante. Depuis les années 1960, nombre de paysannes s’organisent pour lutter contre ce sexisme bien présent. Aujourd’hui, certaines d’entre elles le font en recourant aux pratiques de l’éducation populaire.

Pas de pays sans paysans : Portrait à la barbe fleurie > Jérôme est parpagnas. Installé « pour voir », en 1991, sur une petite surface léguée par son père, il y a pris goût. Produisant des légumes de qualité. Écumant dans un premier temps les marchés. Puis participant au lancement des premières Amap locales. Entre nécessité de gagner sa vie et envie d’expérimenter, rencontre avec un paysan pas fatigué.

Emprise administrative et industrielle : Face aux normes, « reconstruire une culture de lutte commune » > Si l’agriculture était avant-guerre le secteur d’activité le moins encadré, il est désormais celui qui est le plus réglementé et contrôlé. Sous couvert de traçabilité et de protection des consommateurs, de nombreux paysans refusant de se plier aux exigences de l’agriculture industrielle se trouvent harcelés et réprimés par une administration toujours plus intrusive. Entretien avec Claude, membre du Collectif d’agriculteurs et agricultrices contre les normes, qui rassemble des paysans combattant la mise au pas administrative et industrielle.

Justice et vérité pour Jérôme Laronze : Un paysan est mort > En mai 2017, Jérôme Laronze, éleveur en Saône-et-Loire, était assassiné de trois balles tirées par un gendarme. Son tort ? S’être opposé aux contrôles agricoles. Bref retour sur ce drame en milieu paysan.


Notes


[1Dénommé en Angleterre « mouvement des enclosures », ce vaste phénomène d’accaparement du foncier est considéré comme l’une des étapes fondatrices du capitalisme industriel.

[2Selon une étude de la MSA, relayée dans plusieurs articles du Monde en octobre 2017.

[3L’usage de pesticides a augmenté de 25 % entre 2009 et 2014 ! La France en est la plus grosse consommatrice en Europe.



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