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Pirates

Comment peut-on être pirate ?


paru dans CQFD n°113 (juillet 2013), rubrique , par Rémy Trom et Collectif Iskashato, illustré par
mis en ligne le 18/09/2013 - commentaires

Entre 2006 et 2012, l’accroissement spectaculaire des actes de piraterie aux abords de la mer Rouge et donc du canal de Suez – porte d’entrée du marché européen –, a fourni un prétexte aux grandes puissances pour renforcer leur présence dans une zone stratégique. Pour atténuer cette menace sur le transport maritime, et notamment sur l’approvisionnement en pétrole, il aura fallu que les États y consacrent des fonds bien supérieurs aux dommages financiers causés par les pirates somaliens. Non seulement pour monter de coûteuses opérations navales mais aussi pour subventionner les entités pseudo-étatiques locales – le Puntland, au nord de l’ex-Somalie, ou le gouvernement fantoche rétabli à Mogadiscio en 2011 avec l’aide de l’armée éthiopienne – afin que celles-ci embauchent des gardes-côtes mercenaires, forment des magistrats et construisent des prisons… bref, sous-traitent la répression des pirates loin des yeux de l’Occident.

Par JMB {JPEG}

À l’époque, les principaux médias occidentaux avaient cherché à faire des pirates somaliens de nouvelles figures du Mal. Or ces pêcheurs sans poisson et ces pasteurs sans cheptel sont peu à peu apparus comme des victimes : déjà spoliées par la pêche industrielle, les populations côtières de Somalie se retrouvent aussi sous la coupe d’organisations criminelles, liées à la grande industrie, qui pratiquent l’immersion massive de déchets toxiques contaminant poissons et hommes [1]. Au fur et à mesure que la vérité sur ces écumeurs en haillons a été mieux connue, la presse s’est montrée moins virulente et plus taiseuse. « Peut-on être partisan de la piraterie ?, déclarait K’Naan , rappeur canado-somalien en 2009. Eh bien, en Somalie, la réponse est : c’est plus compliqué que ça… En vérité, si l’on demande au premier Somalien venu s’il pense que se débarrasser des pirates permettra d’abord et surtout aux vaisseaux occidentaux de violer nos côtes à leur guise pour y semer la famine et le cancer, il brandira bien haut le drapeau des pirates ! »

Depuis 2008, trois présumés pirates somaliens ont été tués par l’armée française et vingt-deux ont été transférés en France après parfois 10 jours de garde à vue sur des navires militaires. Quatorze sont actuellement incarcérés, les huit autres ont été relâchés, soit pour avoir purgé leur peine, soit après avoir été acquittés pour deux d’entre eux [2], lors de leur procès aux assises, à l’issue de quatre ans de détention préventive. À l’intérieur des geôles françaises, si la vie n’est rose pour personne, elle est carrément infernale pour ces Somaliens arrachés du jour au lendemain à leur pays et à leur famille.

Pour ceux qui sont dehors, la galère n’est pas finie pour autant… Tout d’abord, chacun s’est vu remettre une obligation de quitter le territoire, sous prétexte « d’entrée frauduleuse et de maintien sans autorisation sur le territoire français » (sic) ! En vertu de quoi, certains, libérés fin avril et début mai, sont passés directement de la prison à un centre de rétention administrative. Dans le cas de nos amis somaliens, il faut savoir que la France, suivant les préconisations du Haut Comité aux réfugiés, ne procède à aucune expulsion vers la Somalie…

Said Hote Mohamed, un vendeur de chèvres condamné pour la prise d’otages du Ponant, en fait d’ailleurs les frais. À 50 ans – un âge canonique en Somalie où l’espérance de vie est de 51 ans –, il voudrait retourner finir ses jours auprès de sa famille. La loi lui permettrait même de bénéficier d’une libération anticipée, mais sa demande de réacheminement vers le territoire somalien est déclarée impossible par les autorités françaises qui bloquent ainsi la libération dont il devrait théoriquement bénéficier puisqu’il a effectué la quasi-totalité de sa peine.

À l’extérieur, la plupart des pirates somaliens continuent de souffrir d’épisodes dépressifs liés à leur détention et à leur déracinement brutal. Et là encore, le traitement infligé est l’enfermement psychiatrique. Yusuf, par exemple, a été placé à l’hôpital de Charenton « sans consentement » à la demande d’un foyer d’hébergement – et il n’a pas été aisé de l’extraire de ce nouvel enfermement qui n’a fait qu’aggraver son état mental.

Aujourd’hui, deux procès doivent encore se tenir, l’un à Paris dont la date n’a pas été encore fixée, l’autre à Rennes en septembre… Les damnés de la mer ont besoin plus que jamais de solidarité.

Contact : Iskashato c/o Le Rémouleur, 106 rue Victor-Hugo, 93170 Bagnolet.


Notes


[1Voir le documentaire de Paul Moreira, Toxic Somalia, 2010.

[2Leurs dommages et intérêts ont été évalués à 90 000 euros d’indemnités par personne pour détention abusive. Leurs avocats ont fait appel de cette décision de justice jugée honteuse et réclament 455 000 euros par acquitté.



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