CQFD

Marché international de gros

Chez la « mafia » de la palette


paru dans CQFD n°169 (octobre 2018), par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 02/01/2019 - commentaires

À Perpignan, le marché Saint-Charles est une zone d’éclatement qui distribue fruits et légumes vers toute l’Europe. Dans ses entrepôts trime une main-d’œuvre pour laquelle le droit du travail est aussi fluctuant que les cours boursiers.

Par Nadia Von Foutre {JPEG}

***

Le client occidental est un enfant gâté. Il veut de la tomate du 1er janvier au 31 décembre. Ronde et luisante, et tant pis si elle a un croquant de pneumatique. Idem avec les oranges, le raisin, les pommes, les courgettes, les choux, etc. Du choix tout le temps, à profusion, et merde aux produits de saison. Ça tombe bien, dans les faubourgs ouest de Perpignan (Pyrénées-Orientales), le marché international Saint-Charles est là pour le servir. Une vraie plaque tournante du fruit et du légume. Quotidiennement, pas loin de 2 500 camtars en provenance d’Espagne ou du Maroc approvisionnent ses dizaines de PME aux doux noms de Sofruce, Dalifruits, Pomona et autres Buonanno. Là, on stocke, on calibre, on reconditionne et on organise de multiples réexpéditions à destination de Lyon, Rungis, Rotterdam, Hambourg, Munich...

Espace de transit pour des fruits et légumes élevés plus au sud sous des hectares de serres – cultures intensives boostées à la chimie et choyées par les petites mains de l’infra-monde prolétarien. Produite à Almería ou dans la région marocaine du Souss-Massa, la tomate devient un flux tendu sans temps mort. Dans le jargon, Saint-Charles est qualifié de « zone d’éclatement » – mais pas de rire  : 1,6 million de tonnes de fruits et légumes passent annuellement par ses entrepôts. Plate-forme dite « multimodale », le marché a su capter la manne des différents types de transport  : outre la route, 21 000 containers par voie maritime et 15 000 par voie ferroviaire viennent gonfler un copieux carnet de commandes.

C’est que depuis quelques années, le marché a multiplié ses tentacules vers l’ensemble de l’hémisphère sud  : Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande, Argentine, Chili, etc. Rassurons le client déboussolé  : une logistique implacable garantit traçabilité et qualité, sous le patronage vigilant de la DGCCRF [1].

Coup de chaud sur la chaîne du froid

Et pourtant, dans les Pyrénées-Orientales, très peu savent ce qui se passe dans les taules de ce fleuron économique à deux milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le travail y est dur, très dur, et outre une main-d’œuvre qualifiée relativement stable, des armées de bras précaires trouvent à s’employer le temps de quelques missions d’intérim ou en CDD. Combien sont-ils à trimer dans les 200 000 m2 d’entrepôts du marché ? Environ 2 000, nous renseigne le site internet de Saint-Charles.

Il y a quelques mois, Bastien [2] y a effectué un stage de cariste-magasinier. Dès sept heures du matin, à l’arrivée des premiers camions, il était aux manettes de son Fenwick. Il raconte  : «  J’avais des bons de commande à honorer. Je devais remplir des palettes à l’aide d’un chariot élévateur. Si j’avais besoin de dix fraises, je prenais dix fraises, idem avec les choux-fleurs ou les choux chinois. On recevait du bio et du conventionnel. Après, je filmais la palette et la plaçais sur des quais à destination de Bordeaux, Lyon, Rungis ou ailleurs. »

Bastien est ensuite allé bosser à l’étage avec les commerciaux. Fini sueur des aisselles et autre ahanements, bonjour la clim’ et le phoning toute la journée. Les commerciaux ont leurs portefeuilles de clients. Un œil rivé sur les cotations du marché, un autre sur les stocks, ils sont là pour livrer un max de came dans un minimum de temps. Bastien : « Ce sont eux qui fourguent les bons de commande aux caristes-magasiniers. Quand le cariste se goure, il se fait engueuler par le commercial. »

Le garçon raconte aussi certaines libertés avec les consignes sanitaires  : « Cet été, les chauffeurs roulaient le cul du camion ouvert. Des camions frigorifiques quand même... Du coup la chaîne du froid était rompue. » Interloqué, on lui demande :

– « Vous faisiez quoi de la marchandise ?

On la remettait au frigo.

Normalement, vous ne deviez pas la jeter  ?

Normalement oui, confirme piteusement Bastien. Certains le font, d’autres pas.

Tu as vu d’autres “arrangements” du même genre ? »

Bastien sourit, gêné, les yeux collés à ses grolles. Il dit que ça craint de parler de ces choses-là. La boîte qui l’employait fait quelques milliards de chiffre d’affaires. D’ailleurs, il ne donnera pas son nom. Puis les phrases se bousculent  : « À Saint-Charles, quand t’es dedans, t’es dedans. Il y a un péage avec un gardien pour y accéder. J’avais un laissez-passer. J’en connais qui ont pété les plombs. Des préparateurs de commande se sont fait “ tuer ” parce que leur palette était penchée. Y a 3 ou 4 000 balles de produits dessus, ça doit pas s’abîmer. Le produit frais, c’est très fragile. » Le jeune homme marque un temps d’arrêt et lâche, laconique  : « Les commerciaux ne voient que le pognon, le pognon, le pognon. C’est un endroit fermé, Saint-Charles. Comme une mafia. » On n’en saura pas plus.

« Camp disciplinaire »

Nasser y a trimé il y a plus de dix ans. Il s’en souvient comme si c’était hier. À l’époque, il était employé par Saveur des Clos, une coopérative locale [3] au salariat majoritairement féminin. Le taf de Nasser  : approvisionner la chaîne en grosses cagettes de légumes. Quand il déboule, la situation est déjà tendue. Éprouvées par un rythme de travail infernal, plusieurs travailleuses ont fait des malaises et manquent à l’appel. « C’est pour dire la dureté des conditions de travail », souligne-t-il. Nasser décrit une main-d’œuvre « captive ». « Des strates très basses du salariat. Des gens très courageux, mais avec un très haut niveau de soumission. S’ils ne bossaient pas à Saint-Charles, ils allaient manger chez Coluche. » Et puis ce détail qui le marque encore  : « Les producteurs locaux passaient des fois dans la taule, ils tiquaient quand les nanas allaient pisser. Faisaient des remarques  ; ça m’avait heurté. Je venais de lire L’Espèce humaine de Robert Antelme. L’auteur raconte que dans les camps nazis, le seul moment de répit des prisonniers, c’était dans les latrines. Là on leur foutait la paix. Alors que dans cette coopérative, même au moment d’aller pisser, on te foutait encore la pression. »

Nasser finit par monter au front. Alors que les travailleuses ont des contrats de travail à temps complet, les patrons profitent de la moindre crise conjoncturelle pour foutre tout le monde à temps partiel. De manière autoritaire. Et tout à fait illégale. « Avec un demi-Smic, les gens ne pouvaient plus bouffer. Mais le rapport de force était tellement inégal qu’ils s’écrasaient. J’ai essayé d’impulser une démarche collective, mais ça n’a pas marché. » Nasser saisit les prud’hommes ; la rétorsion ne tarde pas. Ayant signé avec un groupement d’employeurs, il est « délocalisé » d’office. On l’envoie courber l’échine au Centre méditerranéen de formation aux métiers du maraîchage. « Une sorte de camp disciplinaire, qualifie-t-il. Une taule où sont envoyés des gens condamnés à des Tig [4]. Il y avait des longs tunnels de serre avec des fleurs et je devais arracher les mauvaises herbes sur des centaines de mètres. Un taf destiné à me casser. Sauf que j’étais en super forme, je m’en foutais. Ils ont vu que ça marchait pas. Le garde-chiourme qui me surveillait m’a demandé de retirer ma saisine prud’homale en échange d’un CDI. J’ai refusé. » Les tauliers ont fini par monter un dossier bidon sur la base d’un faux-témoignage pour lourder le récalcitrant. Nasser se souvient d’un agent de Pôle emploi lui confiant par la suite qu’à Saint-Charles, les patrons font ce qu’ils veulent.

Désirant rester anonyme, un conseiller juridique nous rencarde sur une des pratiques du moment : multiplier les contrats de travail saisonniers alors que les trimeurs bossent à l’année. Conséquence parmi d’autres : exit la prime de précarité. Une arnaque contre laquelle personne ne ferraille. Le récent plafonnement des indemnités prud’homales dissuade toute velléité contestataire  : le pognon récupéré en fin d’instance couvre à peine les frais de procédure. «  Ici nous sommes dans le concret et le business », plastronnait récemment un porte-flingue de Saint-Charles lors d’un salon de la filière « fruits et légumes ». C’est clair.


Notes


[1Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes.

[2Le prénom a été changé.

[3Le marché Saint-Charles compte aussi dans ses rangs des maraîchers du Roussillon.

[4Travaux d’intérêt général.



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