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L’histoire est un champ de bataille

Cause des femmes et mouvement ouvrier : les rendez-vous manqués


paru dans CQFD n°161 (janvier 2018), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 14/02/2018 - commentaires

C’était il y a une quarantaine d’années : l’histoire des femmes et du genre commençait à sortir du silence. Les historiennes et historiens se sont alors penchés sur les débuts difficiles de l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier. Retour sur une idylle contrastée.

Un faux semblant consensuel associe naturellement la conquête des droits des femmes à l’émancipation des travailleurs. En réalité, ce n’est pas si évident. En France, l’intégration de la lutte féministe au mouvement ouvrier n’a pas coulé de source au XIXe siècle et à l’orée du XXe, alors que le statut de la femme était régi par le Code Napoléon qui faisait d’elle une mineure à vie.

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Des pionnières plutôt isolées

Les premières revendications sont le fait de femmes isolées. Ainsi de Flora Tristan, figure incontournable du socialisme et du féminisme. En 1843, quatre ans avant Le Manifeste du parti communiste, elle souligne dans sa brochure L’Union ouvrière la nécessité de constituer « l’Union universelle des ouvriers et des ouvrières ». Et insiste de façon inédite sur la condition première à l’émancipation des prolétaires : la libération de la femme, qui est « la prolétaire du prolétaire ». La femme a été « traitée en paria » par «  le prêtre, le législateur, le philosophe », écrit celle qui demeura de son vivant une marginale au sein des courants socialistes.

À sa suite, en 1849, une brève tentative d’Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes pour l’affranchissement des femmes voit le jour, portée par Jeanne Deroin, ouvrière lingère autodidacte devenue institutrice. Avec Pauline Roland et Gustave Lefrançais, celle-ci se trouve à l’origine de la création de l’Association des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes, premier secteur qui insiste sur la primauté de l’égalité des sexes. Les deux femmes sont aussi à l’initiative du lancement de l’Union des associations de travailleurs, qui regroupe des centaines de collectifs ouvriers. Expérience proto-syndicale interdite par le pouvoir républicain en 1850 et d’autant plus remarquable qu’elle sera suivie d’une longue éclipse des tentatives d’organisation mixte.

Jeanne Deroin est aussi la première à dénoncer le suffrage universel strictement masculin et à se porter candidate aux élections législatives. Ce qui choque le grand socialiste de l’époque, Pierre-Joseph Proudhon. Sourd aux arguments de l’émancipation des femmes, celui-ci consent juste à ce qu’elles s’organisent entre elles « dans une sorte d’association mutuelle et fraternelle ». Pire, en 1858, il professe avec un ton quasi religieux des conceptions d’une misogynie crasse : « La femme a été donnée à l’homme pour lui servir d’auxiliaire », écrit-il dans De la pornocratie. En réponse, la jeune Juliette Lambert publie un pamphlet en 1858, Idées anti-proudhoniennes sur l’Amour, la Femme et le Mariage. Puis en 1860, la féministe et communiste icarienne Jenny d’Héricourt en remet une couche avec un petit essai, La Femme affranchie, qui dénonce l’état d’infériorité dans lequel est maintenue la femme : «  Dans le mariage, la femme est serve ; devant l’instruction nationale, elle est sacrifiée ; devant le travail, elle est infériorisée ; civilement, elle est mineure ; politiquement, elle n’existe pas ; elle n’est l’égale de l’homme que quand il s’agit d’être punie et de payer les impôts. »

Timide prise de conscience masculine

Cependant, une prise de conscience des privilèges mâles s’opère chez certains barbus de la Sociale. Le libertaire Joseph Déjacque, exilé aux USA, ridiculise à son tour le petit père de l’anarchisme : « Tenez, père Proudhon, voulez-vous que je vous le dise : quand vous parlez de femmes, vous me faites l’effet d’un collégien qui en cause bien haut et bien fort, à tort et à travers, et avec impertinence pour se donner des airs de les connaître, et qui, comme ses adolescents auditeurs, n’en sait pas le plus petit mot. » Plus tard, au congrès de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Genève en 1866, Eugène Varlin, qui a mené une grève aux côtés des ouvrières relieuses parisiennes, plaide pour l’égalité : « À travail égal, salaire égal. » Quant à Marx, paraphrasant Fourier (« L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous progrès sociaux »), il écrit : « Quiconque sait un peu d’histoire n’ignore pas que de grands bouleversements sociaux sont impossibles sans le ferment féminin. Le progrès social se mesure exactement à la position sociale du beau sexe. »

Mais dans les années 1860, les préjugés phallocratiques des délégués ouvriers de l’Internationale (et notamment, des proudhoniens français) empêchent d’inscrire dans le programme du mouvement ouvrier l’égalité entre les hommes et femmes – il faut dire que les membres de l’Internationale sont presque exclusivement masculins… Beaucoup considèrent l’entrée des femmes dans le salariat comme « contre-nature » et susceptible de faire jouer la concurrence et de tirer les salaires à la baisse.

Néanmoins, la participation des femmes aux grèves – par exemple, lors du mouvement des ovalistes de Lyon en 1869 – puis à la Commune vient heureusement souligner le rôle essentiel qu’elles jouent dans les luttes sociales et politiques. Grâce à Louise Miche [1], André Léo, Élisabeth Dmitrieff ou Nathalie Le Mel, plus rien ne sera comme avant. Sous la Commune, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés pose en effet les bases d’un proto-syndicalisme féminin. En 1871, Marx recommande bien tardivement la fondation de sections de femmes dans l’Internationale, sans exclure bien entendu la formation de sections mixtes. L’AIT étant alors sur son déclin, cette proclamation sera suivi de peu d’effets.

En 1874, malgré la répression, la première Chambre syndicale de lingères, brodeuses et couturières est créée en France. En 1879, à Marseille, lors du premier congrès ouvrier autorisé depuis la Semaine sanglante, la suffragette Hubertine Auclert fait enfin adopter le principe de l’égalité des sexes.

Rares grèves féminines

Hélas, la lente syndicalisation des femmes – les syndicats mixtes constituent à peine un dixième des organisations ouvrières en 1893 – contribue à alimenter le sexisme de certains syndicalistes opposés à leur travail. Ceux-ci déplorent en sus leur « passivité » face à l’exploitation économique. Et certains secteurs font carrément barrage à l’organisation des femmes. Fin 1912, Emma Couriau, typographe à Lyon, se voit ainsi refuser son adhésion à la Fédération des travailleurs du livre. L’affaire fait grand bruit dans les milieux syndicaux et révèle la difficulté de changer les mentalités.

À la fin du XIXe, les femmes sont aussi minoritaires dans la grève, constate l’historienne Michelle Perrot, qui note que celle-ci est considérée comme un « acte viril, le trouble de subsistance étant l’affaire des femmes ». Moins de 6 % des grèves sont alors féminines. La femme prolétaire est pourtant exploitée de façon multiple, ce qui la rend encore plus vulnérable. Souvent payée à la tâche, elle perçoit un salaire moitié moins élevé qu’un homme. Et sa journée est double car elle doit accomplir le travail domestique, évidemment non payé. De surcroît, il n’est pas rare pour une jeune ouvrière de subir le « droit de cuissage » de la part des patrons et des petits chefs. Les grèves féminines sont ainsi souvent des « grèves de dignité ». Comme en avril 1905 à Limoges, quand les ouvrières des fabriques de porcelaine cessent le travail pour exiger le départ d’un contremaître harceleur que le journal Le Libertaire décrit comme « abject, autoritaire, prévaricateur ». En novembre de la même année à Douarnenez, les penn sardin (« têtes de sardines », terme breton pour désigner les sardinières) entament une grève qui préfigure la « grande grève » de 1924, tenant tête aux patrons, aux casseurs de grève et aux curés. Enfin, en 1906, la CGT organise une campagne pour la syndicalisation des femmes. Pas du luxe : au fameux Congrès d’Amiens, une seule femme siège parmi les 350 délégués !

Au début du XXe siècle, constatant que le mouvement ouvrier n’a pas accordé grand-chose aux femmes, la tendance réformiste du féminisme se renforce dans une voie plus spécifiquement bourgeoise et puritaine qui désapprouve la contraception et l’avortement. Mais parallèlement, des centaines de militantes de l’ombre continuent inlassablement à conjuguer le combat pour l’émancipation sociale avec la lutte pour l’égalité homme-femme, l’éducation des petites filles et la libération du corps des femmes.

Pour aller plus loin :

  • Claire Auzias et Annik Houel, La Grève des ovalistes – Lyon, juin-juillet 1869, Atelier de création libertaire, 2016.
  • Marie-Victoire Louis, Le Droit de cuissage. France, 1860-1930, Éditions de l’Atelier, 1984.
  • Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.
  • Le Siècle des féminismes, Éditions de l’Atelier, 2004.
  • Clio. Femmes, Genre, Histoire, revue française semestrielle.
  • Dictionnaire des féministes. France – XVIIIe-XIXe siècle, sous la direction de Christine Bard, Puf, 2017.

Notes


[1lNotons que Louise Michel sera parmi les rares à soutenir la lutte des Kanaks et des Algériens. L’anticolonialisme supposé naturel du mouvement ouvrier est, on le sait, partiel et tardif.



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Par Mathieu Léonard


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