CQFD

Les vacances de M. René

Carte postale de NDDL


paru dans CQFD n°157 (septembre 2017), par Monsieur René, illustré par
mis en ligne le 18/01/2018 - commentaires

En voiture, Simone ! Enfin, en camping-car, plutôt. Parti cet été pour de pépères vacances en Bretagne, l’ami René s’est retrouvé par inadvertance à Notre-Dame-des-Landes. Il a envoyé au Chien rouge cette longue carte postale – par inadvertance aussi, on la publie...

J’avais promis à Simone des vacances pépère en Bretagne. Un championnat de labour y était organisé le 19 août par les Jeunes Agriculteurs. Tentant. Il y aurait sûrement de quoi se rincer le gosier au cidre et croquer des saucisses du coin avec quelques costauds. Appâté par cette perspective, j’appuyais sur l’accélérateur du camping-car et fonçais tel Schumacher vers l’eldorado. Taïaut !

La route était longue. Vers une heure du mat’, je commençais à m’inquiéter de ne pas trouver l’entrée du champ. Carte routière et GPS défectueux se liguaient contre moi, nous envoyant tantôt vers Vigneux-de-Bretagne tantôt vers Notre-Dame-des-Landes. Si bien que le ton n’a pas tardé à monter avec Simone. Ça a failli mal finir. Que je la laisse sur le bord de la voie express ou que je prenne le cric dans le coin de la figure. Cornélien.

Je virais fada quand on est tombés par hasard sur une rue des Planchettes, avec des chicanes partout et des bagnoles tout en épave. Une grande tour biscornue gardait les abords. J’ai cru à Mad Max. La route était rudement mal entretenue : des ronces grignotaient le bitume et des pneus couverts d’inscriptions en bulgare jonchaient le sol. Dans la brume, j’ai rien capté aux indications en basque du genre Arrosako Zolan [1] et compagnie. Grâce aux antibrouillards, on a fini par dégoter une route, limitée à 500 km/h (véridique). J’ai klaxonné et suis parti à fond, façon grand prix de Monaco.

Vers 2 h du mat’, j’ai fini par trouver une ferme où caler le bahut. Il y avait un gros avion dessiné sur fond jaune. Derrière, c’était écrit La Vacherit. Une ferme avec des vaches volantes, c’était sûrement ça. J’ai garé le fourgon et on a pioncé en chien de fusil avec Simone.

Par Nardo. {JPEG}

Un roupillon vite interrompu. Du dehors s’est invitée une rengaine qui me colle encore au cœur et au corps : «  Touchezzz pas à La Plaine… », avec un tambourin entêtant. Prêt à abattre d’un coup de 22 long rifle la bête ayant poussé ce hurlement, je suis parti aux nouvelles. J’ai trouvé quelques braves gaillards qui buvaient et chantaient. Ils m’ont expliqué que La Plaine était un quartier populaire de Marseille, vachement connu, avec un marché à l’intérieur, et que c’était aussi une Zone à défendre [2]. Drôles de zigues.

Ils m’ont gentiment raccompagné et m’ont indiqué le bivouac, au bout du champ. Pas d’éclairage ni de tracé au sol, mais on a fait le gros dos et joué les aventuriers dans les ornières.

C’est le lendemain que j’ai compris où on avait mis les pieds. C’était une sorte de camp scout avec des Marseillais et des Rouennais qui se retrouvaient chaque année pour chanter des comptines. On nous a payé le café préparé par une grand-mère sympathique, ou zapatique comme ils disaient. Apathique, sinon, comme son café : une vraie lavasse.

Voilà 18 berges que ces braillards se retrouvent pour des rencontres de chorales révolutionnaires. Une vraie arche de Noé avec des écolos montpelliérains, des scouts rennais, des socialistes londoniens, des Zad vengeurs d’Amiens, des anarchistes parmesans, et des amateurs de Calva – toulousains, bien sûr. Tout ce ramassis d’un autre âge chantait la «  Semaine Sanglante », buvait à l’indépendance du monde et composait des ritournelles sur la Zad. Mazette.

L’après-midi, ils nous ont invité à la Warning, un autre campement à deux pas, intergalactique celui-là. Je te raconte pas le bazar sur la route. Des tags partout, et des tentes Quechua pour soutenir Evo Morales. Là-bas, c’est des mondialistes qui se désaltèrent. J’ai pas trop compris... Sauf ces mots écrits sous le chapiteau : « Bois mes règles ». Je vous le dis tout net, je préfère le Beaujolais. Y avait aussi une banderole qui demandait : «  À partir de quels avantages parles-tu ? » Mystère, je suis au Smic.

Là, on a chanté des trucs sur La Plaine. Ça tombait bien, on n’était pas en montagne. Et pis, quel rythme, cette chanson. Y avait des chansons occitanes aussi, que je comprenais que tchi. Il y a un jeune qui nous a fait « Le Loup et l’Agneau » vachement bien, d’autres des chansons méditerranéennes sur le poisson. J’ai rencontré un vieil habitant qui m’a dit qu’ici on n’avait pas aboli l’argent, mais que c’était tabou ! Au bar, il fallait bien casquer, en effet. Baste, on s’amusait bien.

Rentrés au camping-car, on a retrouvé nos jeunes qui s’agitaient. Hardi, j’ai essayé la danse contact. Pour sûr, t’es en contact ! Pas de bol, je me suis retrouvé terriblement proche d’un Italien de Lotta Continua. Lui a bien continué la lutte, comme prévu, mais en dansant. Solide comme un roc, le bougre ! Il m’a renversé à la sumo et j’ai fui sans demander mon reste.

Nos jeunes chantaient dans plein de langues, sauf le chinois et l’ourdou je crois. Même dans la langue des sourds, et ça y allait les décibels. En braille, c’était le soir qu’ils s’y mettaient. Ils avaient quand même une belle petite chanson sur La Ciotat qui me mettait en joie.

Un jour, une cow-boy est arrivée. En fait, c’était une Américaine qui s’appelait Starhawk. Elle portait un chapeau comme dans les westerns. On s’est tous assis en cercle et elle nous a chanté une ritournelle dans sa langue, une chanson qu’elle avait composée à Cancún en 2003 contre un sommet. Les campeurs ont répondu en basque avec une chanson sur un oiseau qui s’envole. Bataille d’altitude. Elle nous a quand même dit que les sorcières, c’était pas sympa de les brûler et qu’elle avait convoqué une déesse pour abattre une centrale nucléaire. Ensuite on a filé boire l’apéro. Là, j’ai mieux compris les signes jaune et noir : le Ricard et les olives, ça me parle. Croyez pas que je sois bête, mais j’ai mes codes, et ceux des sorcières je les ai pas. Simone m’a expliqué que Starhawk était une écrivaine écoféministe et néopaïenne. Ah… d’accord.

Toutes les nuits, ça chantait, en italien, en espagnol et parfois en anglais s’il restait du calva. Avec ma femme, on n’en pouvait plus. On a manqué appeler les flics. Seulement les jeunes nous ont expliqué que leurs chants étaient bien moins bruyants que l’aéroport de Vinci. Un soir, un zadiste et un paysan nous ont tout bien raconté, comme quoi ils sont pas toujours pas d’accord, que certains élèvent des bêtes et d’autres mangent des salades. Tous sont contre l’aéroport, même les vaches et les pilotes d’avion.

Comme ils nous ont rien fait payer pour la semaine, on est plutôt d’accord avec Simone. Un camping gratuit, c’est vachement mieux qu’un aéroport.

Votre ami René

Ndlr : notre touriste de combat mal travesti (Christophe Goby, t’es grillé) ne se distingue pas par son professionnalisme. Il travestit ainsi certains noms de lieux, renommant « La Vache Rit » en « Vacherit » ou « La Wardine » en « Warning ». Pour lui faire honte, on a tout laissé en l’état.


Notes


[1Titre d’un chanson de lutte basque.

[2« Touchez pas à La Plaine » est une chanson composée par Manu Théron pour accompagner le combat contre la rénovation du quartier.



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