CQFD

Les droits de l’homme par les armes

Boum ! Quand la démocratie fait boum !


paru dans CQFD n°88 (avril 2011), par François Maliet
mis en ligne le 10/06/2011 - commentaires

Si un sujet fait l’unanimité, c’est bien l’intervention militaire en Libye. On s’écharpe sur tout le reste, mais là, c’est l’union sacrée pour une « guerre juste ». Et puis, CQFD est tombé sur quelques phrases de Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, qui détonnaient dans ce chœur guerrier. Alors, nous sommes allés lui causer, histoire de respirer un peu.

CQFD : Pensez-vous toujours qu’il ne fallait pas intervenir militairement en Libye ?

Rony Brauman : Oui. Entrer en guerre contre le régime libyen, c’est prendre le risque de déclencher une réaction en chaîne. L’armement déployé par la coalition, dorénavant dirigée par l’Otan, permet de marquer des points. Mais remporter quelques batailles militaires ne fait pas une victoire politique. Cela ne garantit ni la stabilité du pays, ni l’endiguement de la violence. Sous le prétexte réellement indiscutable de la protection des populations civiles, nous nous sommes engagés dans ce que l’on ne nommait pas une guerre, mais qui en est une, visant à la chute de Kadhafi et à un changement de régime : c’est ce qui a été dit dans les heures qui ont suivi l’adoption de la résolution 1973 par l’ONU, et sans cesse répété depuis. De l’objectif initial, qui consistait à éviter un massacre à Benghazi, nous allons vers une situation à l’irakienne, à l’afghane ou à l’ivoirienne.

La présence de combattants proches d’Al Qaïda dans les rangs des rebelles [1] confirme-t-elle votre position ?

Que des djihadistes se joignent à la révolte contre Kadhafi n’a rien d’étonnant. Il les a largement combattus par le passé. Et, au sein d’une rébellion, il y a toujours différents intérêts. On se rassemble sur le rejet d’un régime despotique, mais cela ne dit rien sur la qualité du pouvoir qui peut s’y substituer.

Une intervention militaire étrangère est toujours débordée par des phénomènes incontrôlables et c’est bien ce qui me fait dire qu’il ne fallait pas déclencher cette guerre. Cela traduit l’impuissance de la force à installer un régime démocratique, ou du moins un État de droit, de surcroît si elle provient de l’étranger. Les pays responsables des bombardements sont suspectés de desseins cachés, et le pouvoir issu de leur action est fragile. Il est maintenant de notoriété publique que des membres des forces spéciales de différents pays de l’Otan (France, Grande-Bretagne, États-Unis) et du Qatar sont présents en Libye. L’escalade est en marche.

Vous retrouvez-vous sur une ligne strictement anti-impérialiste ?

Oui, mais pas celle s’opposant uniquement à l’impérialisme occidental. Il en existe d’autres !

En Libye, l’originalité vient du fait que l’intervention est entérinée par le Conseil de sécurité de l’ONU, donc légalisée par le droit international. Cela devrait nous extraire du cadre impérialiste. Or, il existe bel et bien, mais ce n’est pas un impérialisme conquérant, tendu vers la captation des ressources et la domination des peuples. Il s’agit d’un impérialisme libéral, soi-disant émancipateur, pour les droits de l’homme. Il est représenté par des gens comme Samantha Power, journaliste et conseillère de Barack Obama ou, en France, par la frange néo-conservatrice des intellectuels, tel Pascal Bruckner. Et même au-delà, puisque Jean-Luc Mélenchon approuve l’intervention en Libye !

Ceci dit, mettons à distance les questions d’anti-impérialisme, et plaçons-nous sur le plan de l’efficacité pratique. Si une action de force pouvait contribuer à mettre fin au règne dictatorial de tout un clan sur un pays, pourquoi pas ? Cela pourrait valoir le coup, même avec quelques dommages collatéraux… Mais l’expérience montre que c’est le contraire qui se produit.

Comment expliquez-vous que votre point de vue soit si peu partagé ?

Je ne sais pas. Je suis frappé de voir que des gens opposés à la guerre en Irak, qui constatent tous les jours le bourbier afghan, en redemandent en Libye. Je ne sympathise pas moins que d’autres avec ce soulèvement populaire, mais une guerre d’attaque qui accoucherait de la démocratie, c’est un conte pour enfants. Quand est annoncée la protection des insurgés et des populations civiles, on voudrait y croire. Mais en pratique, nous intervenons dans une guerre civile, en répandant l’illusion d’une protection, tâche impossible. Ce faisant, nous les incitons à s’exposer à des dangers que nous ne pourrons pas contrôler. Si le régime de Khadafi chute, ce qui est très possible, ou si le pays est divisé, ce qui l’est également, l’enlisement dans un conflit interminable est au rendez-vous.

L’ONU donne son aval pour une intervention armée lors d’évènements insurrectionnels, c’est une première… Est-ce que cela peut faire jurisprudence ?

Oui, forcément. Il existe un double fondement juridique au sein des Nations unies : d’une part, le chapitre vii de la charte de l’ONU qui autorise des actions de force en cas de menace sur la paix et la sécurité internationales, d’autre part le mécanisme de la « responsabilité de protéger » les populations civiles adopté en 2005 par l’ONU. Dès lors, pourquoi n’interviendrions-nous pas ailleurs, en Syrie, en Corée du Nord, au Zimbabwe ou en Israël-Palestine, entre autres ? Si des interventions militaires y sont engagées, c’est la guerre généralisée pour les droits de l’homme. Et si elles ne le sont pas, c’est le doute généralisé sur les choix d’opportunité faits par l’Occident et l’ONU. Dans cette guerre, nous ne sauvons rien, ni la morale, ni la population civile libyenne.

Propos recueillis par François Maliet le lundi 4 avril 2011


Notes


[1Selon le quotidien italien Il Sole / 24 Ore, le Daily Telegraph et certains services secrets de la coalition cités dans Le Canard enchaîné du 30/03/2011.



1 commentaire(s)

Ajouter un commentaire

Par François Maliet


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts