CQFD

À propos d’un concept creux

Bobos partout, bobos nulle part


paru dans CQFD n°168 (septembre 2018), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 21/11/2018 - commentaires

Un collectif de chercheurs vient de publier Les bobos n’existent pas  [1], solide travail d’enquête autour de la figure du « bourgeois-bohème ». D’une consistance sociologique proche de l’ectoplasme, le concept a plus été affaire de diversion que d’information.

Par Placid. {JPEG}

***

Quartier des Batignolles, 17e arrondissement de Paris. En 2009, la population active compte 52 % de professionnels de l’information et de la communication contre 6 % d’ouvriers. Gentrifié, le quartier ? Boboïsé ? Les sociologues Jean-Yves Authier et Anaïs Collet questionnent un prof d’université y habitant depuis 1998 : « Vous nous avez parlé de “ bobos ’’, est-ce que vous pourriez préciser ce que vous entendez par ce terme ?C’est une catégorie qui ne veut rien dire, mais qui permet à chacun de se faire comprendre sans se faire comprendre. » Voilà qui a le mérite de la clarté.

Concept ayant fait florès depuis les années 2000, les bobos sont partout. Dans les bars branchés, au comptoir des Biocoop, dans un ancien entrepôt d’usine relooké en loft. Sous son oxymore, le bourgeois-bohème est un hypocrite : il a beau kiffer les minorités et les mœurs non conventionnelles, sa barbe de hipster n’est là que pour cacher son sourire carnassier d’infâme gentrifieur. Le bobo est une cinquième colonne. Un bouffeur de prolo. Un morceau de classe moyenne bien garni en capital culturel, tout à son aise dans la fluidité numérique et les galeries d’art contemporain.

Mais voilà. Le bobo a ceci de commun avec l’arc-en-ciel que plus on s’en approche pour en toucher la substance, plus il se dérobe. En croisant études de terrain et revues de presse, analyses statistiques et cartographies électorales, une poignée de sociologues a décidé d’investiguer le phénomène. Résultat : à part un coup d’éclat sémantique ayant régalé éditorialistes et autres commentateurs sociétaux pendant une quinzaine d’années, la baudruche finit en bourse plate. Au départ on a quoi ? Un best-seller signé du journaliste conservateur américain David Brooks. En 2000, l’homme publie Bobos in Paradise, dans lequel il épingle une upper-class bourrée d’oseille et élevée à la contre-culture hippie. Des enfants gâtés ayant rompu avec le dogme de la méritocratie amerloque. Le concept traverse l’Atlantique et subit une hybridation hexagonale. La « gauche caviar » étant à bout de souffle, « bobo » est là qui prend la relève. Importé en France, le bobo est avant tout un cultureux. Libé ironise et cajole la gentille caricature. L’archétype d’un gauchisme soft, ouvert et tendance. Bobo n’est pas une menace et encore moins une insulte. À la place du couteau entre les ratiches, on lui a fourré un cure-dent en bambou bio.

Triste tropisme

À partir de 2007, la donne change. La droite décomplexée sarkozyste fait de la figure du bobo l’homme à abattre. L’identité nationale drague du côté de la France périurbaine et conchie ces ultra-citadins adeptes du Vélib’ et du pain sans gluten. Bobo bascule du côté obscur de la farce électorale. Au cour des présidentielles de 2012, les fachos de Riposte Laïque dégainent l’équation qui dit tout : « Bobos = socialistes = immigrationnistes = pro-islamistes ». La boucle se boucle pour bobo qui devient un rouage du complot de l’anti-France. Triste tropisme.

Le dernier gros quart de Les bobos n’existent pas reproduit des échanges entre journalistes et sociologues lors de deux tables rondes. Les premiers ont besoin des seconds pour étayer leurs analyses, les seconds des premiers pour que leurs travaux sortent des revues d’initiés et atteignent le populo. Reste que les passerelles entre les deux univers sont parfois branlantes. Les journalistes reprochent aux chercheurs de ne pas s’être dépêtrés d’une sociologie marxisante, uniquement bornée entre classe possédante et prolétariat, tandis qu’une classe moyenne protéiforme

prenait ses aises. Tandis que les sociologues pointent l’addiction de certains plumitifs à un mot-valise sans contenu réel, sorte de gimmick imposé par une soudaine mode langagière. Prenant du champ, la sociologue Sylvie Tissot lie l’utilisation quasi compulsive du « bobo » à une «  disqualification plus large du militantisme, notamment dans la production médiatique ». Vénère, la chercheuse Anne Clerval balance une taloche sur la tignasse gélifiée d’un concept accusé de n’avoir été jamais rien d’autre qu’un prétexte « au service d’une idéologie réactionnaire consistant à prôner la fin des classes et à dire en substance : avant, il y avait les bourgeois et les bohèmes, maintenant ils s’entendent, il n’y a plus de classes sociales […]. Et on se sert des bobos pour faire écran. On s’en prend à eux parce que ceux qu’on désigne ainsi ont un certain pouvoir symbolique, mais on laisse dans l’ombre les possédants, ceux qui tiennent leur pouvoir de la propriété du capital ».

Rappelons enfin qu’un des contributeurs du livre, le géographe Mattieu Giroud, a fini sa courte vie dans la mare de sang du Bataclan en novembre 2015. Fin analyste de la gentrification, il concluait : « En définitive, on peut penser que le recours abusif à la catégorie “ bobos ’’ dans la sphère politico-médiatique a été à ce point erratique et stigmatisant qu’il la rend sans doute peu opératoire pour retranscrire le vécu quotidien des individus. »


Notes


[1Édité en 2018 aux Presses universitaires de Lyon.



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Par Sébastien Navarro


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