CQFD

Des occupations à la gentrification

Berlin squatte-t-elle ?


paru dans CQFD n°170 (novembre 2018), rubrique , par Arnaud Robin, Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 24/01/2019 - commentaires

Berlin a été la capitale des squats en Europe. Mais près de trente ans après la chute du Mur, les luttes pour le logement peinent aujourd’hui à prendre l’initiative face à la gentrification. Rencontre avec deux vieux de la vieille du mouvement squat berlinois.

Par Hassan Richter {JPEG}

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7 octobre 2018. Quartier de Friedrichshain, à l’est de Berlin. Un immeuble collectif – ancien squat puis racheté par ses habitants – de la Kreutziger Straße. Le bâtiment de quatre étages, apprend-on, avait « appartenu » au sinistre Dr Mengele, après l’expropriation d’une famille juive. Peu de temps après la chute de la RDA, la petite-nièce du médecin des camps de la mort avait même eu le toupet de venir accompagnée d’un huissier pour « récupérer son bien »... avant de se faire claquer la porte au nez par les squatteurs.

Ruée vers l’Est

Dans la salle de réunion au rez-de-chaussée, nous discutons avec Alfons et Simon [1]. Alfons, homme de théâtre au verbe haut, nous parle de sa rencontre avec le milieu squat au début des années 1980. Après avoir voyagé en stop en Europe, il a atterri au Kerngehäuse dans le quartier de Kreuzberg [voir encadré], situé au sud-est de la ville, mais alors intégré à Berlin-Ouest.

Simon, lui, a un peu plus de bouteille. Né en 1948, il a traversé le mouvement d’après-68 entre Hanovre et Berlin, où il s’installe définitivement en 1994. Simon exerce un métier clandestin très singulier : il est ghostwriter pour des étudiants en sciences sociales qui peinent à rédiger leur thèse. Il ne squatte pas, mais reste un compagnon de route du mouvement et un observateur des modifications de la ville : «  Les années 1980 n’étaient que la suite du mouvement étudiant radical de 1968. Elles étaient encore marquées par une volonté très large de changer la société, raconte Simon. Il y avait des manifs énormes contre Reagan et même un 1er Mai légendaire en 1987 à Kreuzberg, avec 600 flics blessés. Mais tout cela a changé avec la chute du Mur. »

L’ouverture du Mur provoque une ruée des squatteurs de l’Ouest vers l’Est : «  À l’Est, des immeubles entiers ont été abandonnés du jour au lendemain, parfois avec les tasses de café encore fumantes, par des gens qui sont partis rejoindre leur famille à l’Ouest. Le statut des bâtiments était souvent flou à l’Est en raison d’un vide juridique sur la propriété  », précise Simon. Sur les quelque 130 maisons occupées à cette période, une centaine ont finalement été légalisées.

Changement de ligne

« La grande différence entre la première vague de squats des années 1980 à l’Ouest et celle de l’Est en 1990, explique Alfons, c’est que la première avait un projet politique défini, qu’il soit alternatif ou plus révolutionnaire. La seconde a vu arriver un agglomérat de gens sans projet précis, sans notre expérience de l’autonomie. »

En novembre 1990, dans le quartier de Friedrichshain, des affrontements sur Mainzer straße opposent les squatteurs berlinois à plus de 3 000 policiers, venus expulser douze bâtiments occupés. Cette bataille de plusieurs jours occasionne alors un des plus grands déploiements de forces de police depuis la Seconde Guerre mondiale. L’événement provoque même la chute de la coalition de gauche qui gouvernait Berlin à cause du départ des élus Verts, scandalisés par la démesure de la force déployée.

Après une politique assez large de régularisation des occupations clandestines, la ligne politique de la ville envers les occupations sans droit ni titre devient implacable à partir du milieu des années 1990 : « Avant, si tu prouvais aux autorités que tu avais entamé une négociation avec le propriétaire, on te laissait tranquille. Depuis, il s’agit de virer systématiquement après chaque tentative d’ouverture », ajoute Alfons. Dès lors, le mouvement squat est rythmé par les expulsions.

Luttes urbaines

«  Juridiquement parlant, il n’y a plus de squats à Berlin depuis des années », affirmait Andrej Holm, chercheur en sociologie urbaine, ancien squatteur lui-même, dans le Berliner Zeitung en juillet 2016. En revanche, plusieurs collectifs issus des vagues d’occupations des années 1980-1990 luttent toujours pour garder leur lieu, alors même que leurs situations ont été légalisées. En effet, les propriétaires cherchent à les expulser à l’aide d’avocats spécialisés qui explorent les failles des contrats de location.

« Le quartier de la Rigaer Straße est célèbre, même internationalement, par ses conflits incessants avec la police depuis une dizaine d’années, détaille Simon. Le Sénat berlinois a quand même fait venir un millier de fonctionnaires afin de pacifier cette rue sans y parvenir.  »

Durant l’année 2009, une mini-guérilla s’est jouée dans les quartiers menacés par la gentrification : plus de 206 véhicules de luxe avaient été cramés et des cocktails molotov lancés contre des immeubles de standing. 633 incendies de voitures ont été comptabilisés entre 2007 et 2010. En février 2016, c’est Neukölln, le nouveau quartier tendance au sud de la ville, qui a connu des actions de vandalisme.

Le mouvement des occupations prend parfois des formes moins attendues. En juin 2012, 300 mamies de 67 à 96 ans squattent le centre pour personnes âgées de la Stille Straße pendant 111 jours pour protester contre l’abandon des services publics.

Combien de divisions ?

D’une manière générale, Simon et Alfons s’accordent pour constater la tendance lourde au repli sur soi et à l’individualisme qui traverse le Häuserkämpfe [2], comme toute la société. Selon Alfons, les trois quarts des anciens activistes berlinois « ont fait la paix avec le système ».

« Nos problèmes viennent aussi de nos divisions internes, déplore Simon. Les gens de Friedrichshain ne vont que très rarement aux manifs qui se passent à Kreuzberg. Et inversement. Il règne là un esprit de clocher assez merdique. Beaucoup fonctionnent selon le principe de Saint-Florian [saint patron des pompiers] : “ Protège notre maison, allume celles des autres. ” »

« De plus, force est de constater que face aux mouvements populistes de droite, nous nous faisons dominer, enchaîne-t-il. Autrefois, quand quelques nazis tentaient un rassemblement, ils s’en prenaient plein la gueule. Maintenant, ils sont capables d’organiser des manifestations à 2 000 que nous n’arrivons plus à bloquer. »

Spéculation immobilière

« L’autre chose qui nous a tués, ajoute Simon, c’est le jeu culturel avec les institutions. La culture est au fond la défricheuse pour la gentrification. Certains quartiers voient leur valeur augmenter avec l’apparition de ces oiseaux de malheur : galeries, clubs, magasins“ hype ”, etc. Et pas mal de personnes de la scène activiste ont joué un rôle dans ce processus culturel marchand. Ils ont agi comme les fossoyeurs du milieu dont ils sont issus. »

En 2009, un philosophe post-moderne avait dépeint Berlin comme «  le lieu de l’utopie généralisée  ». La même année, le maire social-démocrate Klaus Wowereit avait trouvé un nouveau slogan pour vanter l’ambiance agréable et détendue de la ville : «  Pauvre, mais sexy !  »

Avec les années 2000 s’ouvre une ère de tourisme de masse culturel et festif. L’affluence de toute une jeunesse branchée et mondialisée (la «  Easyjet-set  »), profitant de la fréquence des vols low cost, a accéléré la tendance. Mais Berlin reste une ville pauvre et la blague selon laquelle à Berlin la moitié des jeunes Berlinois seraient graphistes et l’autre moitié DJ’s cache mal une profonde précarité et le taux de chômage le plus élevé du pays.

Le 14 avril dernier, 25 000 Berlinois ont manifesté contre la hausse des loyers à l’appel de 250 collectifs. Certains scandaient : «  Quand les loyers augmentent, nous appelons à l’expropriation !  » Depuis 2002, les prix des loyers ont flambé de 110 %, même si l’immobilier demeure deux à trois fois moins cher qu’à Paris.

«  Il faut mettre les propriétaires spéculateurs devant leur responsabilité sociale. Puisque les partis de gauche ne font rien, il faut organiser collectivement des expropriations !  », décrète Alfons en tapant du poing sur la table.

Par Hassan Richter {JPEG}

Modification de la population

«  Les restructurations ont rendu le quartier inaccessible. Le salaire moyen à Friedrichshain ou Kreuzberg est supérieur à celui de Berlin dans sa totalité, s’insurge Simon. Nous avons les plus fortes augmentations de loyer, alors qu’à la base, ce sont des quartiers pauvres aux immeubles mal foutus. Des investisseurs privés viennent acheter des appartements juste pour spéculer ou les louer sur des plateformes type Airbnb [3]. Dans la Karl-Marx-Allee, des investisseurs italiens ont acheté des bâtiments entiers à bas coût qu’ils ont rénovés en objets de luxe incroyables.  »

Résultat : la population d’avant la chute du Mur a disparu à 80 % dans les quartiers les plus centraux [4]. « À Friedrichshain, sur 110 000 habitants, plus de la moitié viennent d’Allemagne de l’Ouest, d’autres pays européens ou des États-Unis, évalue Simon. Il s’agit en général de gens qui gagnent plutôt bien leur vie, notamment des jeunes couples avec enfants. Au final, cela reste un mélange de précaires et de gens qui ont vraiment beaucoup de thunes. Mais il n’y a plus d’Ossis [surnom donné aux Allemands de l’Est, en opposition aux Wessis] dans ces quartiers de l’Est. Ceux-là sont déjà morts ou bien ils ont été virés. »

Mathieu Léonard et Arnaud Robin

Tout commence à Kreuzberg

Au début des années 1970, toute une jeunesse ouest-allemande – composée de jeunes travailleurs, d’étudiants, de bohèmes, de réfractaires au service militaire et de fugueurs –, afflue à Kreuzberg. Détruit à 42 % après la guerre, le quartier a échappé en partie à un projet de modernisation. Kreuzberg conserve alors son mélange architectural typique et devient au tournant des années 1970 le principal quartier multiculturel de la ville.

Dès décembre 1971, l’hôpital de Béthanie est occupé par 300 étudiants qui finissent par obtenir un bail provisoire. Au tout début des années 1980, une grande vague de squats communautaires déferle sur les quartiers de l’Ouest : à la mi-mai 1981, on dénombre 169 immeubles occupés dans Berlin-Ouest, dont 80 rien qu’à Kreuzberg.

Ce mouvement très hétéroclite agrège hippies, punks, autonomes, féministes, LGBT ou des écologistes qui vont donner le tempo à la politique et à la culture berlinoise de l’Ouest durant cette période. Une ligne de fracture idéologique oppose cependant les rénovateurs-négociateurs qui cherchent des issues légales et les Krawallmacher (« fouteurs de merde ») autonomes qui refusent tout compromis.

Mais c’est finalement «  la ligne des négociateurs et des légalisations qui l’a emporté » [5]. De 1970 à 2014, on dénombrera à Berlin 630 occupations de maisons et de wagon places (terrains occupés par des caravanes, des bus, etc.), dont plus de 200 ont été légalisées, tandis que les autres ont pour la plupart été expulsées.

M.L.

Goodbye, Postdam

Hassan Richter [6] photographie les décombres de l’ancienne Europe de l’Est  : friches industrielles, morceaux déalbrés du décorum soviétique, etc. Cette matière désormais inerte, Hassan l’a bien connue puisqu’il a grandi en Réublique déocratique allemande (RDA) – à Potsdam, tout près de Berlin. Aujourd’hui, la ville est certainement plus connue pour ses palais construits sous Frédéric II et inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco que pour avoir constitué un bref épicentre du mouvement squat après la chute du Mur.

« Le mouvement squat à Potsdam a commencé en septembre 1989, témoigne Hassan. Nous avions constitué un groupe antifasciste. L’occupation était motivée par la volonté de se retrouver ensemble et de construire quelque chose en dehors de la société. Le bar de notre squat était le seul lieu où la jeunesse punk et alternative pouvait se rencontrer le soir. »

Début 1990, les grandes manifestations du lundi à Leipzig, qui avaient initié le mouvement qui provoqua la chute du Mur à l’automne 1989, commençaient à changer de nature. Alors qu’au début elles dénonçaient le régime bureaucratique et policier de la RDA à travers le slogan « Wir sind das Volk ! » (« Nous sommes le peuple ! »), le mot d’ordre avait muté en « Nous sommes un peuple ! » sous l’influence de la CDU qui œuvrait en coulisse pour la réunification.

La seconde peau de l’humain

« L’extrême droite était de plus en plus présente dans les rassemblements sans que le mouvement citoyen s’en offusque, explique le photographe. À Potsdam, les incidents avec les fascistes étaient fréquents, parfois jusqu’à deux ou trois bagarres par semaine. En février 1990, notre groupe s’est dissous afin de chercher à peser sur des questions sociales plus larges. » Et d’ajouter : « De plus, notre mouvement touchait peu les gens ordinaires, dont la situation s’aggravait. En deux ans, avec la réunification et la fermeture des usines, des millions d’ouvriers est-allemands ont perdu brutalement leur emploi. »

La question du logement se posait de façon préoccupante. « À quelques dizaines de personnes, on avait organisé une manifestation nocturne à poil, où nous scandions “ Le logement est la seconde peau de l’humain ! ”, se rappelle Hassan. Les vieilles maisons du centre étaient vétustes et c’était facile de squatter des immeubles. Dans l’attente d’un règlement politique, la police n’intervenait pas. La mairie proposait même des contrats légaux temporaires, ce qui créa des clivages dans les stratégies à adopter au sein du mouvement squat. »

Après l’éviction des squats de la Mainzer straße, quelques collectifs berlinois s’installent à Potsdam. En 1993, la ville connaît la plus forte concentration de squats d’Allemagne avec 36 maisons occupées.

Tabula rasa

« Depuis la fin des années 1990, il n’a plus été possible de squatter, constate Hassan, mais certains lieux légalisés ont maintenu une vie “ alternative ” intégrée. La gentrification de la ville s’est accélérée  : 70 % des classes populaires ont été remplacées par de nouveaux habitants, souvent venus de l’Ouest, plutôt bourgeois et conservateurs.  » Avec ses 170 000 habitants, Potsdam est devenue une banlieue résidentielle de Berlin.

D’ultimes batailles contre la gentrification s’y mènent encore. Au printemps 2017, un immeuble universitaire datant de la RDA était occupé par plusieurs collectifs pour en faire un lieu ouvert et populaire contre son projet de démolition. Cette ancienne École technique a été rasée depuis. Plus globalement, l’enjeu politique sous-jacent de cette tabula rasa architecturale est d’effacer toute trace du passé est-allemand et de valoriser le style impérial du XIXe siècle. Autre exemple, fin 2017, la rénovation de l’église de la Garnison, qui datait de 1735 et avait été détruite par les bombardements en 1945, a suscité une vive opposition. Cette église est en effet connue pour avoir accueilli l’investiture du nouveau chancelier du Reich le 21 mars 1933, un certain Adolf Hitler…

Et Hassan de noter : «  La plupart des personnes issues des mouvements citoyens qui s’étaient mobilisés lors de l’effondrement de la RDA, soutiennent désormais la politique de restructuration urbaine réactionnaire... »

M.L.

Cet article a été publié en novembre 2018 dans le numéro 170 de CQFD.

La Une du n°170 de CQFD, illustrée par Tomagnétik. {JPEG}


Notes


[1Le prénom a été changé.

[2Littéralement « combat des maisons », le terme peut désigner la guerre urbaine en stratégie militaire, mais ici il prend le sens de la lutte pour le logement.

[3Depuis 2014, la municipalité s’efforce de lutter contre les dérives commerciales de la plateforme avec un système de contraventions sévère qui peuvent aller jusqu’à 250 000 euros.

[4Toutefois, passé la petite ceinture du S-Bahn (train périphérique) côté Est, la population reste très majoritairement est-allemande et populaire.

[5Voir Patrick Farges, « Kreuzberg 36 se révolte : occupations d’immeubles et luttes urbaines à Berlin (années 1970 et 1980) », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 49-1, 2017.

[6hassan-fotografie.de



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