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Squat de la Garenne

À Rouen, vie et mort d’un havre de migrants


paru dans CQFD n°170 (novembre 2018), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 28/12/2018 - commentaires

Pendant cinq mois, plus de 150 personnes ont vécu collectivement à Rouen, dans une maison de retraite à l’abandon. Mais c’était sans compter sur les velléités anti-squat des autorités locales.

Par L. L. de Mars {JPEG}

***

Ce 19 octobre à Rouen (Seine-Maritime), rue du Hameau des Brouettes, il y a de l’animation. Une partie des occupants du squat de la Garenne déménagent. Ce sont pour la plupart des réfugiés du Soudan, de Syrie, du Niger, d’Afghanistan ou d’ailleurs. L’huissier et les flics sont annoncés le lendemain pour constater que les lieux sont toujours occupés. Ceux et celles qui partent risquent une expulsion dans le cadre des accords de Dublin [1].

Aujourd’hui, pas de reggae ni de hip-hop sur la sono extérieure ; les jeunes ne jouent plus au foot dans la cour. Le déménagement se fait de manière efficace, sans cri – comme une fatalité ou une habitude. Des militants viennent prêter main forte aux réfugiés pour les héberger dans des lieux plus sûrs de l’agglomération rouennaise.

« Mieux que la rue »

Le squat de la Garenne a ouvert le 19 mai dernier. À la suite d’une manifestation demandant des papiers pour tous, cette ancienne maison de retraite, abandonnée par la mairie depuis cinq ans, a été réquisitionnée et occupée. Une quarantaine d’appartements de 30 à 45 m², avec salle de bains et plaques chauffantes, pour loger près de 170 réfugiés, précaires et SDF. Seul hic : le lieu avait été abandonné par la mairie parce qu’il est truffé d’amiante... « Mais c’est mieux que la rue  », observe un jeune Ivoirien.

Dès le début de l’occupation, le bâtiment est désigné comme lieu de vie autogéré. «  Notre fonctionnement repose sur la solidarité et l’entraide », souligne l’un des occupants. Deux fois par semaine ont lieu des assemblées générales où sont gérés nourriture, nettoyage et relations avec l’administration. Ainsi que tous les problèmes inhérents à une vie collective où se côtoient enfants, adolescents, femmes et hommes de diverses origines. Fêtes, pique-niques, concerts et manifs viennent régulièrement égayer les semaines.

« Appel d’air »

Évidemment, cette occupation passe mal du côté de la préfecture, qui refuse de rouvrir un centre d’hébergement (une ancienne école avait par le passé abrité des réfugiés) : de tels lieux auraient un effet « d’appel air » attirant «  d’autres migrants » – ce qui serait «  intolérable ».

Quant au maire socialiste Yvon Robert, il a toujours ardemment combattu les squats. Au point que c’en est devenu un jeu de chats et de souris entre les squatteurs locaux et la police. Que ce soit la Bammeville, Casa Nostra ou les autres, les squats sont rapidement évacués, puis rouvrent un peu plus loin : ce ne sont pas les lieux inoccupés qui manquent à Rouen. Pour justifier les expulsions, l’édile a trouvé un argument : dès qu’un bâtiment est occupé, il affirme que celui-ci vient d’être vendu et que le nouveau propriétaire doit pouvoir jouir de l’endroit…

Discrimination

À force de rencontres, manifestations et interventions d’élus, Yvon Robert a déclaré du bout des lèvres qu’il logerait celles et ceux qui ont des enfants scolarisés sur sa commune. La mairie de Rouen a ainsi offert un toit à cinq familles, soit à peine dix-huit personnes.

Le 8 août dernier, dépassé par le nombre de jeunes enfants non relogés et présents dans le squat, le tribunal a donné jusqu’au 13 octobre aux occupants de la Garenne pour quitter les lieux.

Le 22, une quarantaine de personnes y vivaient encore, profitant de ce toit jusqu’au dernier moment. Il s’agissait de jeunes Africains mineurs isolés, de précaires et de quelques militants. « De NDDL à Bure jusqu’à la Garenne, ni expulsion ni perquiz », proclamait une banderole en haut du bâtiment. À côté flottait fièrement un drapeau violet disant : « Refugees welcome ».

Le lendemain, à 6h30 du matin, les flics ont expulsé tout le monde. Et deux personnes ont été arrêtées.


Spéciale dédicace à la jolie Namibas, née au squat début octobre.


Notes


[1Règlement européen obligeant tout réfugié à formuler sa demande d’asile dans le premier pays par lequel il est entré en Europe.



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Par Jean-Pierre Levaray


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