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À Barbès, un rêve part en fumée


paru dans CQFD n°99 (avril 2012), rubrique , par Mickael Correia
mis en ligne le 23/05/2012 - commentaires

Ahmed et Medhi, clandestins tunisiens, racontent leur histoire de vendeurs de clopes à la sauvette. Entre envie de « faire son trou à Paris » et rêves brûlés se dessine l’impasse d’une vie faite de galères quotidiennes, sur fond de chasse aux pauvres… Bienvenue à Barbès !

« Marlboro, Legend ! Marlboro, Legend ! », scandent sur un bout de trottoir Ahmed et Medhi. Sous la carcasse éventrée du magasin cheap Vano, ils sont quelques dizaines à s’agglutiner à l’angle des boulevards Barbès et de La Chapelle. Tous ont vingt, trente ans et viennent depuis peu qui de Tunisie, qui d’Algérie. Tous entonnent les marques de cigarettes de contrebande – au taux de goudron à te bitumer direct les éponges – lorsque la bouche du métro Barbès recrache ses passagers. Aucun d’eux n’a de papiers. Ahmed, lui, a toujours une vanne au coin des lèvres : « Tu vois, lui, avec ses dents grises, on l’appelle “El teffaya” [le cendrier], il fume tout le temps ! L’autre là-bas, c’est “El moulchi” [le proprio], il fait comme si la rue lui appartenait, mais dès qu’il voit une belle fille, il devient fou ! » Et d’enchaîner : « Ici, vous dites : “Une hirondelle ne fait pas le printemps”. Chez nous, même une révolution ne fait pas le printemps ! » Medhi se bidonne et reprend d’un ton plus sérieux : « On vient de l’ouest de la Tunisie, il n’y a rien à faire là-bas. On a profité, comme tout le monde, des évènements de l’an dernier pour venir. Ça fait un an qu’on galère ici, à tenir les murs. On dort chez un ami de mon oncle, à Saint-Denis. »

Derrière le kiosque à journaux de Barbès se gare un gros break bleu pandore. Le manège perpétuel des mains qui se croisent et s’échangent petite monnaie contre paquet de clopes continue malgré tout. Ahmed reprend : « Ce sont toujours les mêmes. La semaine dernière, il y en a eu des nouveaux, mais sans leur habit de police. Ils ont arrêté plein de gens dans la rue, même au café ! Ils les ont mis au commissariat de la Goutte d’Or. Personne n’a rien dit, c’est comme ça. » Le ballet incessant de la flicaille qui vient pour tenter de juguler le trafic transforme la vente à la par L.L. de Marssauvette en jeu dangereux. Parfois, certains se font prendre, passent quelques heures au commissariat de Clignancourt ou à celui de la Goutte d’Or : le harcèlement policier se dissout alors dans l’impuissance du quotidien. « Amal, il s’est fait prendre, on ne sait même pas comment. Il a été emmené au Centre [1], d’autres ont été libérés juste après. L’an dernier, quand on venait d’arriver, on nous a raconté que certains s’étaient jetés sur un flic [2] et avaient donné des coups de couteau. Mais c’est des histoires qu’on raconte ici, entre nous, tu vois. »

Côté thunes, c’est loin d’être la joie. De quoi bricoler un peu, à peine pour mettre de côté car, comme dit Mehdi : « On se fait cent, cent cinquante euros la semaine, ça dépend des jours et de la police, si elle est là ou pas. À côté, il y a “la banque”, celui qui ramasse l’argent. Comme ça, si la police nous prend, pfuiit, on n’a que trente, cinquante euros sur nous ! » Le marché de Barbès et les biffins, le marché « libre », se déploient le long de l’asphalte. Ahmed, les biffins, ça le met un peu mal à l’aise : « Il y a toutes les femmes et les vieux, ils vendent du lait en poudre ou des sacs plastiques, même chez nous on ne voit pas ça ! Ça me fait mal au cœur. Des fois, on leur avance dix ou vingt euros, et souvent, on cache pour eux leurs affaires dans nos planques. Il y en a qui galèrent, ici, ce sont ceux qui vendent des cacahuètes ou du maïs sur leur bidon, ils sont là de huit heures à minuit, ils sont debout toute la journée et repartent tous ensemble de l’autre coté du périph’ on ne sait pas où ! » Et Mehdi de rajouter : « La police, quand il y a le marché, ils font vraiment n’importe quoi, ils sont mauvais [3] . » Après quelques clopes fumées au café Royal, un chibani raconte : « La cigarette, elle permettait de bricoler un peu quand on arrivait à Barbès. Tu débarquais du bled, tu faisais ça un mois, quand tu n’avais vraiment rien. Maintenant, les jeunes, ils sont là tout le temps. Il n’y a pas de travail pour eux, ils traînent et du coup, des fois, ils se battent entre eux. Et avec la police par-dessus tout ça, c’est pas bon, c’est pas bon... »

Vues d’ici, la Tunisie et les révoltes arabes ont une autre saveur, et Ahmed et Mehdi en parlent avec un sourire amer. À peine quelques bribes de phrases sur la volonté de ne pas décevoir ses proches et la désillusion de l’arrivée en France. Sous le squelette métallique du métro aérien, Ahmed blague : « Un jour je rentrerai, je ramènerai une jolie Française, mon cousin serait trop jaloux ! » Avant de retourner à « ses affaires », il lance d’un ton roublard : « Franchement, nous, on fume même pas les clopes qu’on vend : elles sont trop pourries ! »


Notes


[1Le centre de rétention administratif de Vincennes.

[2En mai 2011, un agent de la Brigade anticriminalité (BAC) a reçu des coups de couteau à Barbès suite à l’interpellation d’un voleur.

[3Les Copwatcheurs chroniquent régulièrement les abus des lardus sur les biffins de Barbès : coups, arrestations abusives, insultes ou encore vol de marchandises.



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Par Mickael Correia


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