CQFD

Dossier « Printemps algérien »

« Vous ne pouvez pas nous tuer, vous êtes déjà morts ! »


paru dans CQFD n°175 (avril 2019), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par
mis en ligne le 05/04/2019 - commentaires

En dépit des manœuvres du clan du pouvoir en Algérie consistant à retirer la candidature de Bouteflika pour se maintenir en place, la mobilisation n’a pas faibli. Depuis le 22 février, des millions d’Algériens et d’Algériennes se réapproprient l’espace public chaque vendredi à travers tout le pays.

Par sa maturité, sa détermination, son humour, sa jeunesse, sa mixité, sa douceur, le mouvement contre le cinquième mandat a réussi à secouer un régime opaque et corrompu, incapable de préparer la succession de sa momie – signe d’une sérieuse fragmentation des clans qui constituent ce qu’on appelle avec dédain « le pouvoir ».

Celui-ci pensait contenir un peuple résigné et endormi. Mais la parole est désormais à la rue qui n’entend pas la lâcher.

Photo Nadjib Bouznad {JPEG}

En avril 2001, lors du Printemps noir de Kabylie, un slogan avait exacerbé le désespoir de la jeunesse émeutière contre la hogra [1] : «  Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! ». Près de dix-huit ans plus tard, c’est toute l’Algérie qui s’insurge pacifiquement contre un système verrouillé. Le mot d’ordre de 2001 a été révisé : «  Vous ne pouvez pas nous tuer, vous êtes déjà morts ! », s’écrie-t-on désormais pour protester contre l’ubuesque candidature à la présidentielle de Bouteflika, puis contre le report sine die de l’élection après le retrait de la course du grabataire.

« La vie oui, la mort non, d’elle aussi y en a marre », s’exclamait la journaliste Ghania Mouffok, avec l’expérience de cette génération née dans les années 1950 : « Notre devoir à nous les corps vieillis, porteurs des années noires, c’est de refuser que cette magnifique pulsion de vie ne se transforme en deuil de ces corps. D’autant plus qu’encore une fois, ce seront les enfants des quartiers populaires qui seront transformés en chair à canon.  [2] » Pour les plus de quarante ans, le souvenir de la répression d’octobre 1988 et de la décennie sanglante  [3] hante encore les esprits, comme un souvenir incapacitant, mais pour les générations suivantes, «  le mur de la peur est enfin tombé ! »

Aucune des histoires-à-faire-peur habituelles ne viennent à bout de la détermination du Hirak (« mouvement »). Ni le spectre des islamistes (jusque-là plutôt en retrait), ni les classiques théories du complot qui nient la spontanéité des événements et les imputent à la volonté de déstabilisation de la France (« Hizb França »), des États-Unis et d’Israël – pour faire payer les bonnes relations du régime avec l’Iran et la Russie et son soutien à la cause palestinienne sur fond de convoitise de ses ressources en pétrole et en gaz.

« Allô, le système ? »

Mais les raisons de cette volonté de changement sont bien plus profondes et prosaïques. Comment s’en étonner ? Exemple parmi d’autres de l’expression du ras-le-bol des Algériens, une chanson de la jeune rappeuse Raja Meziane, Allo le Système !, a été visionnée plus de 17 millions de fois sur YouTube : « Vous nous avez enterrés vivants / et vous avez laissé les morts diriger / Nous sommes la risée de toutes les nations / et nous avons régressé / Il y a des gens qui crèvent de faim encore / et vous, vous êtes joyeux, vos enfants s’amusent / Vous avez érigé un mur au Club des Pins [quartier résidentiel luxueux de la nomenklatura] / où vous vous cachez […] / Vous vous êtes partagé la récolte et le pétrole / Vous nous avez écrasés / et aujourd’hui, nous n’allons pas nous taire / Nous n’avons pas peur / […] Vous avez cru que la jeunesse dormait / Nous sommes sortis dehors pour dire “C’est bon, stop” / et la peur vous gagne / Vous avez perdu, nous avons gagné / Nous n’avons rien oublié et nous ne vous pardonnerons pas. »

Cet espoir fou d’un changement radical à portée de rue irrigue désormais le rêve éveillé d’une jeunesse qui se morfondait d’ennui et ne pensait jusqu’alors qu’à l’exil.

Le glas des contre-révolutions

Lors des printemps arabes au début de 2011, en dépit d’émeutes contre la vie chère, le mouvement algérien n’avait pas pris l’ampleur politique des autres soulèvements. Grâce à la rente des hydrocarbures, le pouvoir avait acheté la paix sociale. La contestation, souvent sourde en raison de la forte répression, n’a pour autant jamais cessé dans le chaudron algérien [4]. Avec ce mouvement démarré le 22 février, émerge le sentiment d’un peuple uni contre le système qui a su dépasser, au moins temporairement, les anciennes divisions de la société algérienne : entre francophones et arabophones, entre classes possédantes et jeunesse marginalisée sans-emploi, entre Arabes et Kabyles, entre modernistes et conservateurs, etc.

Le 2 mars dernier, l’écrivain syrien en exil Yassin al-Haj Saleh twittait : « Ce qu’il y a de formidable avec la révolution soudanaise et les protestations algériennes, c’est qu’elles prouvent l’échec de l’assadisme comme méthode d’intimidation des sociétés, et que la Syrie ne sert plus d’épouvantail pour défaire la détermination des gens. » Ces nouveaux soulèvements montrent que la sidération provoquée par l’horreur de la contre-révolution syrienne – et égyptienne – n’a eu qu’un temps. Et que les sursauts de dignité des peuples sont irrépressibles.

La non-violence et la dérision

« Aucune violence ne viendra à bout de ce monde bouffon. C’est justement ce que recherchent les tyrans : que tu les prennes au sérieux. Répondre à la violence par la violence, c’est leur montrer que tu les prends au sérieux. C’est croire en leur justice et en leur autorité, et ainsi tu contribues à leur prestige ; tandis que moi je contribue à leur perte. »

Albert Cossery, La Violence et la dérision (1964).

« Silmiya, silmiya » (« Pacifique, pacifique »), chantent aujourd’hui les rues algériennes (comme aux premiers mois de la révolution syrienne en 2011), évitant, avec une intelligence collective à toute épreuve, les provocations du pouvoir qui risqueraient de plonger à nouveau le pays dans la violence et l’état d’urgence.

Bien sûr, il est toujours redouté que les détenteurs de la rente algérienne ne lâchent pas le morceau si facilement. «  Nous avons espéré [que] ceux qui nous gouvernent depuis leur cachette sacrifieraient leur chef pour garder une nation, quitte à continuer à la malmener, mais pas à la détruire. Malheureusement, il est à craindre qu’ils soient de la tribu des Saddam, des Gueddafi [Kadhafi] et des Assad, ils parlent la même langue du mensonge, dans cette langue où le mot “stabilité” veut dire “c’est nous ou le chaos” », écrit encore Ghania Mouffok.

Mais pour l’heure, rien ne vient défaire le sourire de la belle jeunesse algérienne et l’humour de résistance de ce peuple qui a toujours su en faire une arme de dérision massive. Au moment où nous bouclons ce journal, le général Ahmed Gaïd Salah, tout-puissant chef de l’état-major, prétend régler la crise politique en ayant recours à l’article 102 de la Constitution pour destituer Bouteflika. Et un gouvernement « de transition » a été mis en place simulant le changement « pour que rien ne change [5] ». Encore une fois, face aux menaces de reprise des rênes de l’État par l’armée, l’ironie vient à la rescousse : « Nous, on veut pas du 102, on veut du sang neuf et surtout du sans vous », peut-on lire sur le compte Facebook de Salim, Algérien de la diaspora. Quand on n’a que l’humour...

Mathieu Léonard

Dernière minute

Mardi 2 avril, au lendemain du bouclage de ce numéro de CQFD, on apprenait la démission d’Abdelaziz Bouteflika. Mais l’analyse développée ci-dessous reste tout à fait valable et il y a bien peu de chances que les Algériens cessent de descendre dans la rue de sitôt : ce qui s’exprime ces temps-ci est la demande d’un changement réel de système, pas simplement le troc d’un pantin présidentiel par un autre.


Au sommaire du dossier

La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Dossier publié dans le n°175 de CQFD, paru le 5 avril 2019. En voir le sommaire détaillé complet.


Notes


[1En dialecte algérien : le mépris, l’oppression, l’injustice.

[2Sur le site culturel Nedjam Djazairiya (04/03/2019).

[3En 1988, des soulèvements dans plusieurs villes du pays avaient provoqué une répression de plusieurs centaines de morts, pour la plupart des jeunes des quartiers populaires d’Alger. L’ouverture au multipartisme qui s’ensuivit allait se refermer brutalement avec l’interruption des élections législatives de 1991 qui annonçaient la victoire des islamistes du FIS (Front islamique du salut), puis avec le putsch des généraux en janvier 1992. S’ouvrit alors la très meurtrière période de la décennie noire (lire en page IX).

[4Lire notamment le reportage de Zahara Chenaoui « Dans le sud de l’Algérie, Ouargla la contestataire » (avec les photos de Guillaume Darribau), Le Monde, 1er mars 2019.

[5Selon la fameuse citation du personnage de Tancredi dans le roman Le Guépard (1958) de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que tout reste comme avant. »



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