CQFD

Face à la militarisation de la police

« Trouver les brèches dans l’édifice répressif »


paru dans CQFD n°203 (novembre 2021), par Cécile Kiefer, illustré par
mis en ligne le 19/11/2021 - commentaires

Des émeutes de 2005 au mouvement des Gilets jaunes, de la mort de Rémi Fraisse à la gestion policière de la crise sanitaire, l’État n’a cessé de s’enfoncer dans la brutalité. Engagé dans des collectifs de mutilés et chercheur en sciences sociales, Pierre Douillard-Lefèvre vient de publier une saisissante radiographie de ce durcissement durable du maintien de l’ordre. Paru en septembre chez Grevis, Nous sommes en guerre – Terreur d’État et militarisation de la police tente également d’esquisser des pistes de résistance. Entretien.

Illustration d'Aurélien Godin

En 2016, tu as écrit L’Arme à l’œil  [1], sous-titré « Violences d’État et militarisation de la police ». Dans ton nouvel ouvrage, tu utilises plutôt l’expression « terreur d’État ». Pourquoi ce changement de termes ?

« J’ai été blessé à l’œil droit par un tir de lanceur de balles de défense – LBD 40 – en novembre 2007. À l’époque, j’avais 16 ans, j’étais lycéen, et le gouvernement de Nicolas Sarkozy expérimentait cette nouvelle arme contre les quartiers et les mobilisations de la jeunesse. Suite à cette blessure, avec des proches, nous avons mené l’enquête, essayé de comprendre quelles étaient ces armes, leur généalogie et leurs promoteurs, ce qu’elles disaient de notre époque.

L’aboutissement de ce travail a été la publication d’un premier livre, rédigé après la mort de Rémi Fraisse [tué à Sivens, dans le Tarn, par une grenade offensive en octobre 2014]. La mise à mort d’un manifestant écologiste par un gouvernement socialiste, dans une indifférence quasiment générale, ouvrait une nouvelle séquence. À l’époque, il s’agissait de proposer une histoire de la militarisation de la police, en repartant des premiers Flash-Ball, distribués par Claude Guéant – alors directeur général de la police nationale – au milieu des années 1990. Ces armes ont constitué un tournant : on autorisait de nouveau les policiers à faire feu, à presser sur la détente en direction d’un individu, à frapper les corps à distance. Quand L’Arme à l’œil sort, nous sommes au début de l’état d’urgence, l’antiterrorisme est employé pour mater le mouvement contre la loi Travail, les LBD sont utilisés massivement contre les cortèges.

Aujourd’hui, cinq ans plus tard, non seulement les diagnostics et les alertes énoncés dans le livre ont été confirmés, mais ils sont désormais dépassés par la réalité, tant l’obscurité sécuritaire avance vite. À présent, personne ne peut nier que la police est chargée de semer la terreur : tout, de l’arsenal jusqu’à la tenue du policier, est organisé pour insuffler la peur dans les esprits.

Nous sommes en guerre n’est donc pas seulement une mise à jour. Il s’agit d’abord d’une radiographie de la police, une histoire du temps présent. C’est aussi un recueil de la parole des mutilés, une exploration sensible des blessures et des traumatismes invisibles de la répression : qu’est-ce que signifie le fait de perdre un œil ou une main, qui sont des outils intimes ? Comment ces mutilations, ces images de violences policières s’impriment-elles dans les mentalités collectives ? Enfin, ce livre propose une série de pistes de résistance face à l’ordre sécuritaire. Les constats ne suffisent pas, il nous faut des perspectives. »

La crise sanitaire, dis-tu, n’a fait qu’accentuer la militarisation à l’œuvre depuis plusieurs décennies. En quoi ?

« L’épisode de la pandémie fait partie d’une séquence plus large de brutalisation accélérée. Lors du soulèvement des Gilets jaunes, un nouveau curseur est franchi avec l’utilisation de l’armée, l’envoi de blindés, l’emploi industriel de grenades sur tout le territoire, la création de nouvelles unités de choc motorisées et militarisées [les Brigades de répression des actions violentes motorisées (BRAV-M) créées en 2019]. Ce moment est suivi par la gestion autoritaire de la pandémie, avec des expérimentations biopolitiques sans précédent.

Le Covid-19 joue un rôle d’accélérateur, il donne un aperçu du monde qui vient, avec des inégalités accentuées, un espace public quadrillé et contrôlé et des mesures sanitaires répressives. En quelques mois, nous avons vu des drones avec des haut-parleurs et des hélicoptères avec des capteurs thermiques déployés au-dessus des grandes villes, des rues désertes encadrées par la police, un traçage numérique de notre santé et de nos déplacements. Au début du confinement, le nombre de personnes tuées dans les quartiers lors de contrôles de police a explosé, et la répression s’est étendue à de nombreuses fêtes privées ou publiques au nom du couvre-feu. Les attaques récentes de free parties [au mois de juin 2021 à Redon (Ille-et-Vilaine), un jeune fêtard a eu la main arrachée] avec des moyens considérables, constituent encore un cran supplémentaire et terrifiant de cette nouvelle normalité. »

Tu expliques que la généralisation des armes dites « non-létales » n’a fait qu’accentuer l’impunité policière, facilitant le fait de presser sur la détente. Pourquoi ?

« D’abord il faut évacuer les concepts marketing de “non-létalité” ou “létalité atténuée”, puisque les lanceurs de balles en caoutchouc ont déjà tué plusieurs personnes en France, à tel point que ces notions ne sont guère plus utilisées que par les promoteurs de ces armes. À partir de 1995, les policiers sont dotés de Flash-Ball, présentés comme des armes “intermédiaires”, chargées de répondre aux “nouvelles menaces urbaines”. Personne ne s’en rend compte à l’époque, mais c’est un véritable changement de doctrine : on ne repousse plus un corps collectif, mais on frappe, extrêmement violemment, un corps individuel. On ne maintient pas à distance, on tire pour “neutraliser”, selon le vocable policier. On ne s’adresse pas à une foule, on mutile pour l’exemple.

À partir de 2007, le gouvernement distribue les premiers LBD, beaucoup plus précis et puissants que les Flash-Ball. Ils sont officiellement classés dans la catégorie des armes de guerre. D’abord ils sont confiés à des policiers volontaires à titre expérimental, et immédiatement utilisés dans les quartiers – lorsqu’une révolte éclate à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) après la mort de deux adolescents renversés par une voiture de police en novembre 2007 – et contre les cortèges lycéens. C’est à ce moment que je suis blessé.

Le gouvernement va rapidement généraliser l’arme, qui se tient comme un fusil d’épaule et qui est dotée d’un viseur militaire. Le LBD incarne l’hybridation entre guerre et répression, maintien de l’ordre et conflit armé. C’est un outil ostentatoire, il véhicule un imaginaire militaire : les policiers adorent viser une foule avec cette arme, agiter la menace d’une mutilation.

Mais le LBD n’est probablement qu’une étape. Les CRS sont déjà dotés de fusils dits “multi-coups”, qui permettent de tirer six munitions en quelques secondes, une firme française propose un outil pouvant tirer “jusqu’à vingt coups par minute” ou encore des drones qui envoient des grenades depuis le ciel. En parallèle, le nombre de tirs policiers à “balles réelles” continue d’exploser [2]. Le fait de mettre en joue, de tirer sur un individu, a été banalisé par le Flash-Ball et le LBD. La militarisation est donc un processus toujours en cours. »

Tu parles d’armement « rhéostatique ». Que signifie ce terme ?

« Le rhéostat est un appareil permettant de régler l’intensité du courant électrique, un curseur pour régler le niveau d’un voltage. Le Taser et ses impulsions électriques, les lanceurs de balles de défense et leurs différentes munitions, la concentration plus ou moins forte d’un gaz irritant répondent à cette idée : l’institution policière peut décider de moduler sa violence, d’aller de la douleur à la blessure, et de la blessure à la mort, selon l’utilisation qu’elle fait de ses armes. Selon les “cibles” visées, et selon son agenda politique. Elle doit pouvoir choisir le degré de létalité à appliquer à chaque situation de conflit.

Une même arme, selon la façon dont elle est utilisée, la distance du tir, la visée, peut être plus ou moins mortelle. Tirer une balle en caoutchouc à plusieurs dizaines de mètres au niveau des jambes provoque une forte douleur et un hématome. Presser sur la détente à hauteur de tête à courte distance, c’est l’assurance de marquer un corps pour toute une vie, et potentiellement de tuer. La précision du LBD permet de moduler le préjudice en fonction de la cible. Le policier est juge et bourreau. Envoyer une grenade lacrymogène peut suffire à repousser une foule. Saturer une ruelle de gaz en tirant des salves sur une masse compacte, ou sur des jeunes qui dansent près d’un fleuve, c’est a minima la certitude de punir, d’asphyxier, de faire peur.

Pour certaines situations, le rhéostat reste au minimum, on pense par exemple aux manifestations d’agriculteurs productivistes de la FNSEA. Pour d’autres, le curseur est au maximum : contre les Gilets jaunes ou lors de soulèvements dans les banlieues. »

Tu qualifies la France de « lacrymocratie » : que veux-tu dire par là ?

« Si le gaz lacrymogène est utilisé sous toutes les latitudes, l’État français en fait un usage immodéré. Dès son élection, Emmanuel Macron commande pour 22 millions d’euros de grenades lacrymogènes, l’équivalent de centaines de milliers de munitions. Et d’autres commandes ont été effectuées depuis. Il n’y a quasiment plus de protestation ni d’opération de police sans lacrymogènes. Même un cortège d’infirmières, de pompiers ou d’enseignants peut désormais subir les effets du gaz.

Pour donner un ordre de grandeur, plus de 12 000 grenades sont tirées en quelques jours sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes au printemps 2018. Plus de 5 000 munitions lacrymogènes sont envoyées rien qu’à Paris pour l’acte 2 des Gilets jaunes, et plus de 10 000 le samedi suivant dans la capitale ! En quelques années, l’usage des munitions a augmenté de façon exponentielle.

Pourtant, la composition des munitions lacrymogènes reste opaque – les autorités et les fabricants refusent de communiquer sur leur toxicité. Des témoignages concordants de femmes évoquent des règles douloureuses, irrégulières ou abondantes, voire des fausses couches, après avoir respiré du gaz CS. Un professeur chilien, Andrei Tchernitchin, explique que “l’exposition au gaz durant une grossesse pourrait être à l’origine de malformations fœtales et de bébés morts-nés [3]”. Des études indépendantes ont été entreprises en France, mais entravées par les autorités [4]. »

Qu’est ce que l’expression « Nous sommes en guerre », prononcée par Macron la veille du premier confinement en mars 2020, nous dit de l’évolution du discours politique ?

« C’est dans ce moment particulier que Macron applique l’idée de “guerre” au contexte sanitaire, il répète un slogan militariste pour légitimer des restrictions de liberté. Cette rhétorique fait partie d’une brutalisation des discours. Le PS avait parlé de “guerre contre le terrorisme” et même de “guerre de civilisation” quand il était au pouvoir. Tout un lexique belliciste a infusé la parole politique : les médias parlent “d’ultras”, “d’assaillants” ou de “black blocs” pour désigner les manifestants. Une partie de la classe politique et de l’appareil militaire agitent ouvertement le spectre d’une “guerre civile”. Les discours préparent les actes. Ils légitiment la violence d’Etat contre des catégories toujours plus vaste de la population. Il a d’abord fallu déshumaniser dans les discours publics certaines catégories de population – les habitants de banlieue, les exilés, les ZADistes ou les supporters de foot – pour rendre “acceptable” de les frapper par les armes. »

Puissante du point de vue militaire, la police maîtrise aussi le terrain du soft power...

« Pendant la guerre du Vietnam, le président états-unien Lyndon B. Johnson résumait ainsi la finalité contre-insurrectionnelle de l’opération militaire : “Winning hearts and minds” (“Gagner les cœurs et les esprits”). Les artisans des doctrines de contre-insurrection préconisent à la fois des actions de choc contre leurs opposants et des initiatives de propagande envers le plus grand nombre : il s’agit d’isoler les insurgés du reste de la population.

La maîtrise de la communication est décisive pour la police. Des communicants professionnels sont recrutés pour animer les réseaux sociaux, des agents issus de la gendarmerie et de la police sont chargés d’intervenir à tout moment sur les plateaux télés s’il faut justifier un cas trop flagrant de violence policière, les syndicats policiers monopolisent les antennes. En parallèle, il ne se passe pas un jour sans la diffusion d’un reportage anxiogène ou d’une série policière.

Mais cela ne suffit pas. À présent, des policiers interviennent dans les écoles et collèges pour expliquer leur métier à des enfants, des “villages de la sécurité” sont organisés par certains préfets, dans l’espace public, pour présenter les outils des forces de l’ordre et “rapprocher la police et la population”. Au cinéma, un film d’extrême droite valorise une équipe d’agents ripoux de la Bac Nord de Marseille [5].

En réalité, une telle débauche de moyens à tous les niveaux pour légitimer l’institution policière révèle une certaine fébrilité du pouvoir. Comme s’il fallait en permanence conjurer le slogan “Tout le monde déteste la police”. Comme s’il fallait oublier que l’acronyme “ACAB [6]” est désormais partagé par des millions de personnes. »

Tu abordes la notion « d’effet cliquet », théorisée par l’économiste James Duesenberry dans la période d’après-guerre. En quoi n’y aura-t-il pas de retour en arrière possible concernant l’antiterrorisme et l’état d’exception ?

« Giorgio Agamben explique que l’état d’urgence est “le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe”. Avant même l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les gouvernements de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence que l’Allemagne avait déjà cessé d’être une démocratie parlementaire. Il souligne que “le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence qui n’a jamais été révoqué”. La France connaît un état d’exception presque sans interruption depuis six ans. La plupart des mesures antiterroristes sont passées dans le droit commun. À présent, avec l’état d’urgence sanitaire dont la durée est indéfinie, c’est un “conseil de défense”, militaro-policier, qui prend les décisions.

Le cas du passe sanitaire est une illustration de ce phénomène de cliquet : en quelques semaines, le gouvernement a dit qu’il n’y aurait jamais de passe sanitaire, puis que celui-ci ne toucherait pas la vie quotidienne, avant de prendre une mesure qui réduit fortement les libertés, mais qui est présentée comme temporaire. L’Assemblée nationale vient [l’entretien a été réalisé mi-octobre] de voter la prolongation [de la possibilité de recourir au passe sanitaire] jusqu’en juillet prochain. Un porte-parole du gouvernement parle d’un “outil formidable de protection” qui pourrait avoir un “usage étendu”. C’est une technique de manipulation de base. Il s’agit de fabriquer le consentement. Une fois leurs mesures liberticides incorporées progressivement, au nom de l’urgence, il est quasiment impossible de les supprimer. Sauf, bien sûr, par un soulèvement généralisé. »

Les banlieues, les stades de foot ou encore les free parties constituent des laboratoires du maintien de l’ordre. Quels points communs répressifs vois-tu entre ces différents mondes ?

« Les cibles de la police dessinent une cartographie des populations indésirables. Les personnes touchées, malgré leur diversité, sont reliés par la même répression. Parmi les laboratoires du maintien de l’ordre, il y a le monde du football. Depuis 2006, l’État français crée des fichiers spécifiques pour les plus turbulents d’entre les supporters, et organise des “interdictions de stade”, c’est-à-dire l’ostracisation d’un supporter fiché, de façon préventive, de l’enceinte de l’arène sportive, elle-même forteresse du contrôle, cernée de vigiles et de caméras. Ces interdictions administratives seront appliquées en 2016 à plusieurs centaines de manifestants au nom de l’état d’urgence. Trois ans plus tard, le premier ministre Édouard Philippe souhaite une loi qui permettrait une “interdiction administrative de manifester” inspirée des interdictions de stade existantes. Durant l’Euro de football en France, il fallait entrer dans des fanzones pour assister aux matchs : des zones confinées, entourées de policiers. Au même moment, ce dispositif est utilisé pour contenir une manifestation contre la loi Travail à Paris : les protestataires devaient franchir des barrages policiers hermétiques et défiler en rond, sous haute surveillance. D’une certaine manière, depuis deux ans, l’espace public dans son ensemble peut être transformé en fanzone, selon les circonstances. »

En quoi la figure du militant écolo fait-elle particulièrement l’objet d’une répression féroce ces dernières années, notamment avec la création de la Cellule Demeter ?

« Les gouvernants n’ont aucune intention de freiner le saccage de la planète, d’agir sur ses causes. Au contraire, ils accélèrent la dévastation. Pendant que les riches investissent dans des îles privatisées et des résidences sécurisées capables de survivre au désastre, les États comptent faire tenir l’édifice social chancelant par la police et le contrôle. Ils tentent aussi de faire taire les défenseurs du vivant.

Aux États-Unis, le FBI considère l’écologie radicale comme “la deuxième menace terroriste la plus importante”, en Russie un journaliste qui enquêtait sur la destruction d’une forêt par l’entreprise Vinci a été battu à mort, au Brésil des opposants à l’abattage illégal d’arbres en Amazonie sont tués, comme bien d’autres défenseurs de la nature. En France, les ZAD ont toutes été attaquées par des dispositifs répressifs massifs et coûteux. Ces assauts font l’objet de Retex – des “retours sur expérience”, en langage militaire – destinés à améliorer les stratégies d’intervention en milieu rural. Le ministère de l’Intérieur a même inauguré en 2019 au sein de la gendarmerie nationale la Cellule Déméter – du nom de la déesse grecque des moissons –spécialement dédiée à la répression des écologistes et des opposants au productivisme. »

Pourquoi, selon toi, la profusion d’images et de vidéos de violences policières joue-t-elle un rôle ambigu ? Comment dépasser le stade de l’indignation et de la comptabilité ?

« Ces dernières années, nos écrans ont affiché des images terribles : l’agonie de Cédric, père de famille, sous le poids de policiers. Le Gilet jaune Jérôme Rodriguez mutilé en direct sur Facebook, ou Manu, un autre Gilet jaune, l’œil fracassé par une grenade alors qu’il discutait. Il y a eu les images épouvantables d’Olivier à Bordeaux, gisant dans son sang après avoir reçu un tir dans le dos, ou celles de Geneviève, à Nice, retraitée piétinée par les forces de l’ordre. Et celles de Sébastien et d’Antoine dont la main venait d’être soufflée par une grenade, ne laissant qu’une plaie béante au bout de leur bras. Ces images ont été vues par des millions de personnes, provoquant des séquelles psychologiques de masse.

Paradoxalement, ces images ont eu un rôle révélateur mais n’ont pas provoqué de réaction d’ampleur. L’horreur diffusée sur les écrans n’aura pas suscité de sursaut mais parfois, malheureusement, simplement accentué la peur et le repli. On a pu entendre dans nos entourages : “Je ne vais plus manifester, j’ai vu sur les réseaux ce que les policiers faisaient.” Par ailleurs, même les images les plus accablantes ont été assumées par le pouvoir, qui répétait, même contre l’évidence, que les violences policières n’existent pas. C’est une question complexe car il est vital de pouvoir documenter les violences d’État, sans pour autant alimenter l’engrenage de terreur. Autrement dit, la diffusion de ces images doit aller de pair avec des actions concrètes qui nous permettent de renverser le rapport de peur, de nous sentir plus forts. »

Comment lutter contre la mise à mort sociale causée par les mutilations et la terreur qu’instaurent les forces de l’ordre ?

« Aucune forteresse n’est imprenable et il est toujours possible de trouver les brèches dans l’édifice répressif. Cela commence par la constitution de collectifs de mutilés, comme l’Assemblée des blessés par la police ou Les Mutilés pour l’exemple, qui permettent aux cibles des violences d’État de sortir de l’isolement et de partager un vécu commun, d’échanger des conseils, de faire face. Ces espaces ont déjà permis que différents mondes confrontés à la répression – habitants de quartier, Gilets jaunes, supporters ou zadistes – se rencontrent et fassent front commun. Du reste, les collectifs de blessés se constituent dans de nombreux pays, et l’œil est même devenu, par endroits, un symbole de la violence d’État [7]. En parallèle, toute une expertise populaire se développe face à la répression, notamment les travaux essentiels du collectif Désarmons-les, les enquêtes indépendantes du groupe Index, et bien d’autres.

Enfin, un répertoire de pratiques d’autodéfense se développe partout : il est possible d’aller encercler les usines qui fabriquent les armes en France, de bloquer des blindés en collant des briques sur la route ou de se protéger avec des parapluies à Hong Kong, de créer une “zone sans police” à Seattle (États-Unis) ou d’aveugler les policiers tireurs avec des lasers à Santiago (Chili). Ces pratiques qui se développent partout autour du globe se nourrissent, se répondent, et dessinent une internationale des résistances. Plusieurs pistes sont développées dans le livre, et il en existe bien d’autres, à inventer collectivement. »

Tu appelles à « réapprendre à éprouver de la joie dans les combats collectifs » et à « tuer le flic qui est en chacun de nous ». En quoi le fait d’entretenir le chagrin sert-il le pouvoir ?

« “Les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes […], tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. [Ils] ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser”, expliquait Gilles Deleuze [8] il y a déjà quarante ans. La période actuelle, en particulier depuis le confinement, ressemble à une dépression de masse, une tristesse collective.

La moindre parcelle de joie partagée, de bonheur non contrôlé, est encadrée voire réprimée. Les moyens colossaux pour attaquer les free parties, ou tout moment festif auto-organisé, en sont des illustrations. Notre époque est traversée de passions tristes et de pulsions de mort, nous sommes invités à surveiller nos voisins et même à nous contrôler nous-mêmes.

Lorsque la frustration ne se manifeste plus en révolte, elle se transforme en repli, en autodestruction. Alors que la puissance d’agir, de sentir, d’être compris, la “puissance d’exister” est, selon Spinoza, la source du bonheur. Ces dernières années, les moyens de joie et de puissance retrouvées le sont, précisément, lorsque la police est mise en échec, que la fête et la rage s’emparent des rues, que tout redevient possible. Ce sont des instants de bonheur volés au pouvoir. »

Propos recueillis par Cécile Kiefer

Ce texte est la version allongée de l’entretien paru sur papier dans le n°203 de CQFD (octobre 2021).


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- Cet entretien a été publié dans le numéro 203 de CQFD, en kiosque du 5 novembre au 2 décembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[1Éd. Le Bord de l’eau.

[2En août 2021, un automobiliste et sa compagne sont criblés de balles à Stains (Seine-Saint-Denis) par des agents de la BAC, et Souheil El Khalfaoui abattu à Marseille, lors d’un contrôle (nous en parlions ici).

[5Bac Nord de Cédric Jimenez, 2021.

[6« All Cops Are Bastards » ; « Tous les flics sont des bâtards ».

[7Des cortèges avec un bandage sur le visage ont été organisés à Hong Kong, et au Chili des processions brandissent des pancartes représentant des yeux.

[8Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1977.



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