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Squarzoni met le feu à la banquise


paru dans CQFD n°108 (février 2013), rubrique , par Christophe Goby, illustré par
mis en ligne le 02/04/2013 - commentaires

« J’ai mis la main sur le réchauffement climatique comme sur un fer à repasser. » C’est dire si le sujet est brûlant pour Philippe Squarzoni, qui s’est engagé dans un corps à corps avec le changement climatique.

Contrairement à Étienne Davodeau, Squarzoni ne s’immerge pas avec ses personnages, mais se nourrit de lectures scientifiques.

de Philippe Squarzoni

Après avoir digéré, il faut dessiner, mais «  comment dessiner du C02 ? » s’interroge-t-il. « C’est souvent une cheminée d’usine qui envoie des fumées. Ou alors c’est un ours polaire qui fond sur sa banquise. Mais c’est consensuel comme images. » Philippe Squarzoni préfère déjouer les clichés et s’en prendre à notre mode de vie, notre confort, le chauffage, les 4x4, l’avion. Il constate que les plus pauvres sont atteints au premier chef par le changement climatique comme cela a été le cas à la Nouvelle-Orléans en août 2005. À partir de 2004, des typhons et des ouragans se multiplient. Le cyclone Catarina, qui touche le Brésil, se forme dans l’Atlantique Sud, phénomène qui ne s’était jamais produit et qui était considéré comme impossible jusqu’alors.

« La publicité, c’est le lieu même de notre aveuglement. » Squarzoni montre ces réclames des années 1980 pour des véhicules haut de gamme : « We have created the Monster ! » Antipub, Squarzoni ? En quelque sorte, oui. La preuve : dans sa manière même de mettre en forme, qui rebute au premier abord, tant c’est didactique, explicatif. Il filme ses interlocuteurs, Jean Jouzel du GIEC, Hervé Le Treux ou Hervé Kempf du Monde, et les redessine tels quels, de face : « Je les filme, puis j’utilise la capture d’écran pour passer au travail graphique. » Le dessin est noir et blanc, on retrouve des personnes derrière un bureau, comme dans les films de William Karel : « C’est moins sexy, mais je paye ma dette au documentaire. »

de Philippe Squarzoni {PNG}

La société d’abondance est l’adversaire le plus retors. L’abondance énergétique ou thermique, simplement. Outre le chauffage permanent et son refroidissement, il y a aussi cette surconsommation à la période des fêtes : « J’ai attaqué le Père Noël qui est pour moi un symbole chargé positivement ; j’en dézingue trois ! Là, je ne répond pas au lecteur. » C’est ça, Squarzoni : quelqu’un qui ne tente pas de plaire, un dessin dur, des images noires, de longues interviews où l’on vous rabâche un discours économique difficile. Ça reste toujours plus facile que de lire La Pauvreté dans l’abondance de Keynes.

Saison Brune [1] raconte ce que représente l’effet de serre que Jean Jouzel résume ainsi : « On accumule de la chaleur dans les basses couches de l’atmosphère » par les activités humaines depuis l’ère industrielle. Hervé Kempf valide le fait que tout ce CO2 dans l’atmosphère provoque un accroissement de l’effet de serre et donc une augmentation de la température moyenne sur la planète. De quoi réjouir les frileux, mais aussi effrayer, quand on sait que les écosystèmes ont dû libérer des quantités énormes de CO2 durant la canicule de 2003. De toute façon, l’humanité n’échappera pas à une augmentation d’un degré dans vingt ou trente ans. Mais après ? Le livre souligne le rapport évident entre capitalisme et dégradation de la nature. Hervé Kempf met en garde : « La croissance verte pourrait bien devenir la police plus les éoliennes plus le nucléaire et fermez-la ! » On ne saurait être plus clairvoyant.

Avant de porter ce livre, le chemin vers le dessin commence à la maison avec une bande dessinée conventionnelle. Puis, Strange et une rencontre avec Christian Laske, qui lui fait lire Baudoin, Alan Moore, des auteurs avec des séquences narratives longues. « J’avais aussi des préoccupations politiques en 1990, je suis allé chercher le geste politique ailleurs, en Croatie, au Chiapas et je m’engage aux côtés d’Attac. » Squarzoni parle de Boucle de résistances, car il s’est inspiré du temps cyclique maya et non du nôtre, trop linéaire. « Je répétais des boucles avec des séries de pages qui reviennent. » Il se remémore ému sa participation à la première caravane zapatiste, où ces Indiens sortis d’un autre âge partent à la rencontre du Mexique. « À l’époque, les vingt-trois commandants sont tous très jeunes. Quand ils sortaient, c’était émouvant. À Tutxla Gutierrez, la capitale du Chiapas, lors du premier discours, brusquement le micro ne marche plus et alors dans la panique, tout le public crie pour les rassurer. “No están solos !” “Vous n’êtes pas seuls.” C’était hyper touchant. » Cela donnera Zapata en temps de guerre, chez les Requins Marteaux. Ensuite il y aura DOL, une véritable affaire frauduleuse durant les années Raffarin, une charge contre la privatisation. Des années Thatcher sous l’air débonnaire d’un sénateur poitevin qui font froid dans le dos. Il y fait répondre Serge Halimi à Gustave Massiah, un des animateurs les plus connus du mouvement altermondialiste, pour mesurer les coups de la nouvelle pensée libérale.

de Philippe Squarzoni {PNG}

Comment finir un livre, se demande Squarzoni en incipit. « Il s’agit de trouver une façon de se taire », indique-t-il humblement. Le commencer d’abord en parlant de soi, mais pour nous mener où ? À quoi nous mène cette virée en enfance, en Ardèche, à ces vacances dans l’Oisans ? À respirer dans ces graphiques alarmants, dans cette urgence à cesser notre activité. À l’inquiétude profonde de Squarzoni, car si ces recherches sont justes, elles sont nées d’une inquiétude originelle. Dans les dernières pages, où la violence explose à l’intérieur du corps de l’auteur qui ne trouve plus la sortie, un retour à la Nouvelle-Orléans lors du passage de l’ouragan Katrina consterne et terrorise au plus haut point. George W. Bush prend prétexte des pillages pour abandonner les sinistrés à leur sort. La gouverneure de l’État ordonne aux soldats revenus d’Irak de tirer sur les pillards. Les puissants de ce monde sont toujours prêts à faire la peau aux plus pauvres.

« La Chine met en route une centrale à charbon par semaine ! Il faut cinquante kilos de céréales pour produire un kilo de bœuf ! Les grands énergéticiens français ont investi dans les renouvelables juste ce qu’il fallait pour y être, mais surtout pas assez pour que ça se développe ! »

Face à ce tsunami de bonnes nouvelles, reste un point dans le monde qui peut faire levier pour le soulever, ce point s’appelle Notre-Dame-des-Landes. Squarzoni, lui, a déjà arrêté de prendre l’avion en marche.

de Philippe Squarzoni {PNG}


Notes


[1Philippe Saquarzoni, Saison brune, Delcourt, 2012.



1 commentaire(s)
  • Le 29 décembre 2015 à 18h15, par Trichobatracus -

    Bonjour, Merci pour cet article intéressant. Qui est ce Christian Laske que vous mentionnez, qui a ouvert Squarzoni à une autre forme de bande dessinée ? S’agit-il de l’auteur de bande dessinée Christian Lax ? Cordialement

    Répondre à ce message

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Par Christophe Goby


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