CQFD

Un inconfort politique addictif

Rap : ma nuit avec You Tube


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Mathieu K., illustré par
mis en ligne le 03/08/2019 - commentaires

La petite est couchée et le soleil s’enfonce doucement à l’horizon, comme une grande cuillère en bois dans un aligot mœlleux. Nous sommes en Aveyron. Tenant Babylone en respect, niché.es à quelques un.es dans une de ces fermes où l’on essaie de vivre (différemment). Ce soir c’est repos : un peu de weed, une tisane et YouTube. Je range mon corps sur le porte-manteau et convoque mon cerveau pour un entretien en tête-à-tête : c’est (re)parti pour une « soirée rap français » sur l’Internet mondial.

Par Manoïïïï {JPEG}

Inspiration. Expiration. Les neurones alanguis, YouTube et ses algorithmes roublards me mettent direct face à la retentissante vérité : PNL a sorti un nouveau clip. Le doigt tremblant, je clique. Le missile est armé. 3, 2, 1. Touché. Je prends ma dose de mégalomanie mélancolique : les mots flottent sur des volutes de fumée, à la croisée de la montée et de la descente, égarés dans une perche sans fin. Le foyer incandescent d’un joint en guise de lampe torche, les deux frères de PNL auscultent leur succès présent, plombé par le passé et ses disques rayés. Coincés entre avant et maintenant, ils implorent le dieu Auto-Tune [1] de fixer une bonne fois pour toutes leurs reflets dans le miroir. Et quand je regarde autour de moi, cette grande ferme et cette petite fille, les yeux rivés sur mon écran, je fais tout pareil.

Le rap il est venu puis il est reparti, puis il est revenu. D’abord, ado, il s’est agi de s’opposer aux guitares seventies du daron et de s’émanciper en se mettant dans la roue de Difool et de sa bande. Puis les guitares ont gagné, les cheveux longs aussi. Mais le rap n’avait pas dit son dernier mot : alors que lunettes de vue et bedaine s’imposaient comme signes extérieurs de la trentaine, il a définitivement gagné la bataille. À chaque fois que la vie exige de moi une mue, j’ai besoin de cette cohorte de MCs [2] accrochés à leurs micros comme des marins au mât dans une tempête plus forte que prévue.

Cramer les wagos à Booba

Dans la colonne de droite, YouTube me propose le dernier single de Booba. Vas-y, envoie Internet, je suis chaud. B2Oba [3] : ses villas, ses bagnoles et ses punchlines dévastatrices. Quand je suis au volant de mon Espace II de 1996, la thune de Booba me fait du bien. Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment. D’autant qu’elle ne me fait pas rêver pour autant. En réalité, « décroître » gaiement avec mes petits camarades me va très bien. Mais quand je flippe en ouvrant un courrier de la Caf [4], la casquette de Booba – qui cache pourtant mal son regard vorace d’entrepreneur capitaliste lambda – me rend plus fort. Nécessaire contrepoint à une précarité choisie mais parfois pesante, le rap bling-bling c’est mon évacuation du trop-plein de simplicité volontaire, l’arrière-salle où vivre OKLM [5] des versions dévitalisées des fantasmes matériels les plus absurdes. Pire encore : l’étrange pendant du plaisir à voir ces mêmes symboles de richesses brûler lors d’un meeting autonome downtown. Mais n’empêche : alors que Booba finit son morceau et que moi je le salue en dabbant [6] seul face à mon écran, je me dis que ça a l’air chanmé de conduire une grosse bagnole.

En rouler un autre. Remettre de l’eau sur la tisane. Et accueillir SCH et son « rap de gangster ». Fasciné, je le regarde me raconter des histoires d’échange de petites coupures sur des parkings mal éclairés et autres spleens de braqueurs hagards au petit matin. Le deal, les braquos et l’illégalité comme inévitable rapport au monde, voilà un motif qui irrigue une bonne partie du rap français actuel. Est-ce réjouissant ? Pas forcément. Et alors ? On ne demande à personne de se justifier au sortir d’une projection du Parrain. Moi, j’ai besoin de méchants pour avancer. De grands braqueurs et de petits voleurs. Ceux avec lesquels je ris sous cagoule invisible quand je passe à la caisse de la Biocoop chargé comme une mule. Ceux dont l’imaginaire et les actes défient l’État, la propriété privée et le Smic. Tiercé gagnant. Et puis en attendant que le CNC [7] et autres tamponneurs d’expression légitime consentent à financer des films ambitieux réalisés depuis certaines marges de la société, il fait bon se construire des fictions puissantes en utilisant ce rap de bandit comme un lexique. Des décors, des situations, des détails quant aux modus operandi, des sensations et surtout : des émotions. De celles qu’on imagine glanées auprès des premiers concernés, dans une précision quasi documentaire. Ne reste qu’à mettre tout cela en scène dans sa tête, avec le plaisir immense de voir défiler un film unique renouvelé à chaque écoute.

On dirait que ça te gêne de marcher dans la boue

Qu’est-ce qui se passe pour que chaque soir, devant mon écran, je frissonne devant des mecs qui font des roues arrière en quad alors que par ma fenêtre la cambrousse s’étend à perte de vue ? De la même manière que j’ai toujours un peu l’impression de me battre contre le CPE (Contrat première embauche), je crois que je n’ai jamais vraiment oublié les émeutes de 2005 (et celles depuis). L’impression de réaliser que le « sujet révolutionnaire », c’était pas nous, depuis notre classe moyenne tiède, et qu’à l’inverse le traitement que la France réservait à ses « quartiers populaires » en disait long sur la clef de voûte post-coloniale. Je crois que j’avale mes kilos de rap français quotidien animé par un mélange de colère, de tristesse et d’impuissance concernant ces « quartiers », enjoints à grand renfort de tonfas à honorer le dieu Charlie et sa république tout en étant chaque année un peu plus trahis et méprisés par « la gauche » et une laïcité qui a bon dos. À défaut de savoir quoi faire de ça, je vibre à distance par la lorgnette de cette épopée musicale, qui est un grand et fier majeur dressé face à ceux qui verraient bien les ghettos s’autodétruire. Et un peu ému, j’y pense devant mon ordi, alors que Sofiane me dit que « Tout l’monde s’en fout ». Même pas vrai. Le clip est cool, et être un des 81 millions de personnes qui s’en sentent proches en en étant aussi loin m’interroge.

Alors, quoi, je me défoule à peu de frais en écoutant des gens que je ne côtoie pas me raconter des trucs que je ne vis pas ? N’y a-t-il pas un peu d’appropriation culturelle sous ma planche de surf alors que je ride l’Internet mondial de clip en clip et de ter-ter en ter-ter [8] ? Et puis pourquoi je passe à des bonhommes rebeus ou renois certains excès violents et autres nivellements par le bas que je n’excuse pas chez Lomepal et Vald quand ils tendent un miroir peu reluisant à ma blanche trentaine de branleur cynique ? Et puis en termes d’imaginaire, une cité réduite à Kalashland et 30 millions de pitbulls, passé le frisson facile d’un ailleurs dangereux, est-ce vraiment une bonne opération pour les « quartiers populaires » ? En vérité, j’aime le rap français car il me met dans une situation d’inconfort politique stimulante et fertile. Je me lance Roi des sauvages de Kalash Criminel pour fêter ça.

Par Manoïïïï {JPEG}

« Il s’est rien passé depuis La Rumeur »

Je me fais chier quand j’écoute un certain rap dit « conscient » où les perles politiques s’enfilent sur un collier un peu ringard, avec dans le désordre prison, flics et capital qui ronronnent dans une ambiance ampoulée, le tout sur des 16 [9] pas toujours très calés ni novateurs. En réalité, on vit une époque étrange : des musiciens de génie produisent des disques majeurs, le rap est l’une des plus grandes industries culturelles au monde mais dans le même temps beaucoup ne le reconnaissent plus (ou ne l’ont jamais reconnu). Parce qu’il ne dénonce pas assez, ou pas comme avant. Parce que le rouleau compresseur trap [10] a tout changé, et que les vieux jeunes sont perdus. C’est ainsi qu’on dénie au rap le droit d’être simplement une musique. Et non pas l’officielle tribune des quartiers pour se présenter comme il faut. Qui plus est, n’attendre que le verbe pour reconnaître la subversion, c’est passer à côté de tout le reste : la démerde, l’autonomie, le culte du « monter son label », l’entraide (QLF ! [11]), le nihilisme revanchard, la recherche artistique et l’audace qui caractérisent certains pans du rap français actuel et le fait qu’il soit encore et toujours un cri de ralliement et un outil d’empowerment, a fortiori énoncé depuis des zones de relégation urbaines... Si on accepte de se décentrer deux secondes du besoin d’une dénonciation qui nous brosse dans le sens des préconçus de la révolte, il y a là un indéniable côté punk. Eh oui : on peut danser (mal), les yeux rivés sur des rappeurs pétés de thune et tatoués jusque sous le slibard, tout en y mettant une énergie politique. Il n’y a qu’à voir les banderoles renforcées qui animent gaiement les cortèges ces dernières années. Le monde ou rien [12]. Si si.

Toutes, sauf ma mère et ma sœur

Et pourtant, il y a une ombre au tableau. De taille. Avec laquelle je galère. Entendre mes rappeurs favoris avilir leurs ennemis et plus généralement les femmes à grand renfort de « cassages de cul » n’est pas vraiment ma tasse de thé. Une industrie d’hommes, taillé pour des hommes par des hommes où la violence sexiste est massive et inévitable. Face à tout ça, j’ai été obligé de me positionner, tant minorer l’écueil aurait frisé la malhonnêteté. Au vrai, je suis en pleine contradiction quand j’écoute certains de mes rappeurs préférés. Et pourtant, ça fait sens malgré tout. Notamment dans l’espace que ça a ouvert avec mes copines fans de rap, quand il s’est agi de poser des mots sur l’idée d’un imaginaire sexiste, antichambre du sexisme tout court. Ouep, je ne suis pas vraiment fier d’être un homme et tente quotidiennement de déconstruire ce qui doit l’être. Or, certains rappeurs me permettent de faire la vidange d’une énergie masculine toxique qui, même si elle n’a pas de place dans le réel que je tente de changer, ne disparaît pas pour autant d’un coup de baguette magique. Damso dans la voiture, avec ma fille qui écoute derrière avec moi, c’est une question en mouvement, un conflit avec quatre roues. Et pour aller plus loin dans l’inconfort : il est des rappeurs « qui font du sale » et qui pourtant ne le font pas gratuitement ou en valorisant simplement la crasse sexiste. Des mecs qui auscultent leurs bassesses avec la précision d’un chirurgien et qui, en creux, m’aident à faire de même. Le problème est alors que ce soit eux, et leur point de vue d’oppresseur, qui ait massivement accès à l’espace de parole en présence. Qu’est-ce qui se vend ? Pourquoi ? Et à qui ? Et force est de constater que le féminisme ou la lutte contre les violences faites aux femmes n’est ni la priorité du rap français ni celle de l’industrie qui le sous-tend. Un peu penaud, je botte en touche quant à mes (dé)goûts, me réfugiant derrière le fait que chaque époque a ses Gainsbourg. Des connards par moments pertinents, des zones d’ombre bipèdes. Sauf que ceux du rap français, avec leur couleur de peau, sont souvent sommés d’incarner « toute la violence » faites aux femmes. Des « sauvages » paratonnerres, qui évitent au joyeux monde de la culture couleur blanc légitime l’examen de conscience.

3 h du mat’. Je me suis perdu. Il commence à y avoir des vidéos d’Alain Soral dans la colonne de droite de YouTube. Au dodo, les algorithmes. Finir sur une bonne note, sur une note simple. Et retrouver les rappeurs avec lesquels je peux mettre le cerveau sur pause, ou bien plutôt l’agiter sans danger. Parce que politiquement, je suis à la maison, sans que les choses tournent en rond pour autant. Parce qu’en termes de sexisme, je suis face à des hommes (et des femmes) qu’ont pas besoin d’être des connards pour exister publiquement. Et parce qu’avant toute chose, cette musique et ses révolutions me font du bien quand elles me font simplement bouger la tête de manière saccadée au rythme de mots qui transportent « du corps ». Celui des MCs et le mien. Mon dévolu se jettera donc sur Arm. Du rap élégant, qu’on ne verra jamais lâcher ses fondements. Des mots qu’on peut tour à tour susurrer à l’oreille d’un amoureux ou d’une amoureuse et gueuler dans l’émeute. Des mots qui donnent foi dans le fait que, quelles que que soient ses métamorphoses, le rap reste inébranlable dans sa capacité à permettre à ceux qui le font et à ceux qui l’écoutent de tenir droit dans leurs godasses. Et c’est déjà pas mal.

Mathieu K.

La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Ce texte est issu du dossier « Rap’s not dead » du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Logiciel qui permet de modifier la voix.

[2Littéralement Master of Ceremony : désigne les rappeurs et rappeuses.

[3Prononcer « B, deux O, B, A ».

[4Caisse des allocations familiales.

[5Au calme.

[6Exécuter un dab (mouvement chorégraphique).

[7Centre national du cinéma et de l’image animée.

[8Territoires, quartiers.

[9Seize lignes de textes correspondant à la taille habituelle d’un couplet.

[10Courant musical venant du sud des États-Unis, à la rythmique très lente, parfois inquiétante, et aux sonorités charleston. Lire aussi p. VII. de ce dossier, « Du blues au rap, mépris en boucle », CQFD n° 176, mai 2019.

[11Que la famille est un morceau du groupe PNL.

[12Autre morceau de PNL.



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