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Modernisation de la distribution du courrier

Poste apocalypse


paru dans CQFD n°159 (novembre 2017), par Jean-Baptiste Legars, illustré par
mis en ligne le 30/01/2018 - commentaires

La dématérialisation du courrier – les mails, quoi – mettrait à mal la pérennité de La Poste, selon sa direction. Et justifierait les attaques répétées contre le métier de facteur. La devise de l’un d’entre eux, Serge Reynaud, reste toutefois celle‑ci  : ne pas plier.

Ceci n’est pas une enquête sur la « modernisation » de La Poste. Non. Il s’agit plutôt du témoignage d’un facteur syndiqué à Sud PTT qui s’est opposé – et s’oppose toujours – aux divers plans fomentés par sa direction pour adapter son job au marché, le plus souvent au détriment de ses conditions de travail. Et c’est fort de sa connaissance des arcanes du métier que Serge Reynaud, facteur [1] depuis 1993, aujourd’hui titulaire au bureau de Marseille Le Dôme (4e arrondissement), décrit les bouleversements que subit l’ex-géant du service public.

La Poste, Serge aurait pu la quitter définitivement en 2008, lorsqu’il a écopé d’une « sanction d’exclusion temporaire de fonctions pour une durée de deux ans » suite à un conseil de discipline. Ce que lui reprochait la direction ? « Des faits de refus d’obéissance caractérisés et récurrents, d’agression verbale et physique à l’encontre de son supérieur hiérarchique (et) de dégradation d’une des portes d’accès au local de la direction », survenus lors de mouvements de grève en 2008, notamment contre la réforme intitulée Facteur d’avenir. Pendant les deux années suivantes, Serge a été contraint de travailler dans une société privée, avant de rendosser son uniforme bleu à liseré jaune en mars 2011.

Par Kalem. {JPEG}

Liste à la Prévert

Il l’avoue : à l’époque, il a hésité à rempiler. « La transformation du travail était telle que je me suis posé la question : à quoi bon faire partie des derniers des Mohicans ? » Peut-être parce que, quand on a passé des années à se lever dès potron-minet pour mener bonnes et mauvaises nouvelles aux usagers, à monter gracieusement les courses, à écouter les délires des « fatigués », à faire des signalements aux services sociaux quand un retraité isolé part en cacahuète, on considère que la boîte vous appartient aussi un peu. Et qu’on ne peut la laisser se faire dépiauter par des cols blancs gérant leurs 251 000 salariés à grands coups de tableurs Excel. « Quand j’ai repris ma place, j’ai réalisé à quel point Facteur d’avenir avait engendré de sérieux bouleversements, et pas dans l’intérêt des salariés, explique-t-il aujourd’hui. Ils ont créé des équipes et des grades – nous dépendons notamment les uns des autres pour prendre des congés. Et puis, ils ont instauré une tournée sécable : nous travaillons sur un quartier dédié, mais s’y ajoutent des secteurs supplémentaires aléatoires. Cela complique les relations avec les collègues, et le travail. Dans les faits, cela cache des suppressions d’emplois. » Car si La Poste aime à faire savoir qu’elle embauche régulièrement en CDI – 3 000 facteurs en France cette année – « elle supprime par ailleurs 7 à 8 000 postes par an », assure le syndicaliste.

Autre évolution du métier de facteur : remplacer ce qu’il effectuait parfois gratuitement par des missions contractualisées et obligatoires. « Ils nous confient de nouvelles prérogatives telles que constater l’état des poubelles, distribuer les paniers d’Amap, apporter des vêtements au pressing, recycler des cartouches d’encre, porter les médicaments, brancher la TNT, livrer des ampoules, veiller sur les personnes âgées… Dernièrement, pour Engie, les facteurs devaient prendre les toitures en photo pour déterminer s’il serait possible d’y installer des panneaux solaires. À Tarascon, les collègues ont dû faire remplir un questionnaire à tous les coiffeurs de la ville. »

Cette liste à la Prévert est le résultat d’actions locales et ponctuelles, ou nationales et au long cours. « Cela occupe l’espace médiatique, commente Serge, mais n’engendre pas un gros chiffre d’affaires. À l’horizon 2020, cela devrait représenter 200 millions d’euros, une goutte d’eau par rapport au budget global, de plus de 23 milliards en 2016. Leur stratégie est de détourner l’opinion des missions traditionnelles de La Poste. Pendant ce temps, on ne parle pas des fermetures de bureaux, des augmentations de coûts, du service qui se dégrade… »

Réorganisation permanente

Ce qui inquiète la direction ? La diminution du nombre de courriers à acheminer, qui serait passé de « 18 milliards de lettres distribuées chaque année » il y a dix ans à « 11,5 milliards aujourd’hui, avec une chute inéluctable […] de l’ordre de 6 à 7 % par an », assurait Sylvie François, la directrice générale ajointe et DRH du groupe postal, sur lemonde.fr [2]. «  Il y a pourtant des volumes qui augmentent, rétorque Serge Reynaud, tels ceux des petits paquets internationaux qui sont en partie pris en charge par les facteurs. Il m’est même arrivé de devoir livrer un guidon de vélo ! Mais cette modification du type de courrier n’est pas prise en compte. On constate aussi une augmentation du nombre de lettres recommandées, puisque le service normal s’est dégradé. » Bref, du travail, il y en a, même s’il évolue. En témoignent les heures supplémentaires que Serge et ses collègues accumulent quotidiennement : «  Je suis censé finir à 13 h 41, mais je ne suis jamais dehors avant 14 h, voire 14 h 30... »

Et le pire semble encore à venir : «  Un accord national, signé début 2017, a été mis en place dans quelques bureaux pour commencer. Il se traduit par une réorganisation permanente, avec plus de souplesse et de polyvalence de la part des facteurs. C’est très inquiétant. »

Reste toutefois une bonne nouvelle : à force d’acharnement judiciaire, la sanction de Serge Reynaud a été invalidée par le Conseil d’État en février 2017, soit presque neuf ans après son conseil de discipline. « J’ai deux ans de salaires et d’ancienneté à faire valoir, mais la direction n’a toujours pas répondu à mon courrier. Il va peut-être falloir que je rappelle mon avocat… »


Notes


[1L’ami Serge est aussi le président de RIRE CQFD, l’association éditrice de CQFD.

[2Dans « Pour La Poste, le numérique représente également une opportunité », article mis en ligne le 15 septembre 2017.



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Par Jean-Baptiste Legars


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