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Ondes de barres


paru dans CQFD n°118 (janvier 2014), rubrique , par Jean-Baptiste Legars, illustré par , illustré par
mis en ligne le 10/03/2014 - commentaires

Tombés pour association de bienfaiteurs, des jeunes des quartiers Nord de Marseille ont créé leur propre émission de radio dédiée au rap. Depuis peu, ils occupent cinq heures d’antenne toutes les semaines. Et bossent avec les minots des cités pour élargir leur champ des possibles. Rencontre.

Par Rémy Cattelain {JPEG}

« Les médias ne s’intéressent pas à la culture urbaine. Du coup, nous avons de nombreuses demandes d’artistes qui souhaitent présenter leur travail chez nous. Nous sommes parfois un peu dépassés par les événements », avance Samir, 27 ans, un des animateurs d’Envoyé radio. En 2010, ils sont une poignée de jeunes des quartiers Nord à créer l’association Impartial industrie et à prendre les ondes sur Radio Comores Marseille (RCM) [1]. « A l’époque, nous faisions de la musique, mais dehors, dans la rue. Nous nous sommes organisés pour avoir accès à des services, comme des salles de répétition, des studios d’enregistrement », explique Samir, qui a grandi au Plan d’Aou (15e). Une fois structurés, c’est par envie et opportunité qu’ils se sont frottés à la radiodiffusion afin de faire connaître ces «  œuvres artistiques issues de milieux défavorisés » dédaignées par ailleurs. « Nous avions deux heures d’antenne par semaine dédiées au hip-hop à Marseille », détaille Soilah, membre de l’association basée au Castellas (15e), d’où il est originaire.

Mais ils ont à ce point apprivoisé le micro que le directeur de RCM leur a récemment confié l’intégralité de la plage horaire du dimanche soir : de 18 h à 20 h, ils animent L’Émission, où ça débat de l’actualité hip-hop ; le créneau 20 h-21 h est occupé par « le meilleur du son hip-hop US », puis cède la place au Mia Talk Chaud, « émission de divertissement où tous les sujets d’actus, délires, décalés sont abordés sans tabous avec la participation en direct des auditeurs » ; et, pour finir, le DJ Trackwork balance « le meilleur de ses mixs » jusqu’à 23 h.

Photo d'Arnau Bach. {JPEG}

Devenus animateurs radio, Samir, Soilah et les autres côtoient régulièrement des pointures du rap : Shurik’n d’IAM, Lino du groupe Arsenik ou encore Kery James qui jouait récemment au Moulin. Samir en rigole : « Il y a dix ans, on m’aurait dit que j’allais pouvoir les interviewer, discuter avec eux, je ne l’aurais pas cru ! Il faut dire que dans les quartiers, les médias, ça semble très loin, comme si c’était inaccessible pour nous. » Soilah, qui a un bac Pro de mécanique poids lourd et a fait deux ans de fac d’histoire, renchérit : « à l’école, on nous explique que l’on peut devenir boulanger ou mécanicien. Mais personne ne nous dit que des boulots comme ingé son, photographe, graphiste ou journaliste existent ! » Samir a fait des études de commerce, et bosse maintenant à la SNCF, mais affirme qu’il aurait sans nul doute suivi un parcours professionnel différent s’il avait découvert la radio plus tôt.

Voilà pourquoi les membres d’Impartial industrie font profiter de leur expérience les minots des quartiers. Faisant tourner à plein leur carnet d’adresses, ils leur présentent des artistes, les mettent en contact avec des studios d’enregistrement, leur donnent la possibilité de réaliser des courts-métrages… « Et nous participons aussi à des projets pédagogiques autour de la musique avec des centres sociaux, ainsi qu’à des ateliers d’écriture. Nous voulons montrer aux minots que l’éventail des possibilités est plus large qu’ils ne le pensent », complète Soilah.

« On discute beaucoup entre nous, on critique la politique et le système, avance Samir. Mais avant de changer le monde, on essaye de changer notre monde à nous. Et on file un coup de main aux gens autour de nous, sur notre territoire, en essayant de faire bouger les choses à notre niveau. La valeur des quartiers, c’est la solidarité. Nous n’avons pas grandi dans ce système qui fait que quand tu t’en sors, tu te fous du reste et des autres. » Soilah de compléter : « Il faut cesser d’attendre que l’on s’occupe de nous. Par exemple, si la Capitale de la culture ne fait rien sur le rap [2], organisons nous-mêmes un événement autour du hip-hop. Cela peut faire venir autant de monde que le MuCEM ! [3] »

Illustration de Rémy Cattelain.

Photo d’Arnau Bach.


Notes


[1Disponible sur Internet en France et aux Comores sur les ondes.

[2Ce qui a été le cas…

[3Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, musée national inauguré à Marseille en 2013, année Capitale de la culture.



1 commentaire(s)
  • Le 12 mai 2014 à 20h31, par Farida Secours pop -

    Bravo soihla le résultat de plusieurs années d’engagement auprès des jeunes des quartiers. Belle initiative à valoriser.

    je connais ton engagement et ta volonté avec ton association de faire en sorte que les jeunes montre aussi leur capacité et leur volonté d’exister autrement que dans les faits divers.

    encore Bravo à tous

    Farida

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Par Jean-Baptiste Legars


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