CQFD

Sur l’île de la Réunion

Nouveaux marrons contre génocide culturel


paru dans CQFD n°155 (juin 2017), rubrique , par Francisco Colaço Pedro, illustré par
mis en ligne le 28/10/2018 - commentaires

Sous la domination coloniale, des milliers d’esclaves se sont réfugiés sur les Hauts de La Réunion, y bâtissant un royaume secret, symbole de résistance. Aujourd’hui, alors que la vie sur l’île s’européanise, poètes, historiens, « tisaneurs » et musiciens portent haut la culture créole.

« C’est le paradis ! », s’émerveillent des randonneurs au sommet du Maido. À leurs pieds s’étendent ravines, forêts et lacs d’une beauté à couper le souffle. Depuis 2010, les Hauts de La Réunion sont classés au patrimoine mondial de l’humanité. Des milliers de touristes y affluent, ignorant que ces sentiers et ces îlets aux noms intrigants conservent la mémoire d’un royaume rebelle.

Par Ruoyi Jin. {JPEG}

Après l’arrivée des Français en 1663, des milliers d’hommes, femmes et enfants ont été arrachés à Madagascar ou au Mozambique pour peupler l’île inhabitée. Mais beaucoup parmi eux ont fui les plantations. La soif de liberté a mené ces fugitifs – les marrons – sur les hauteurs de l’île. « Ils y ont fondé comme un royaume intérieur, reproduisant ici l’organisation sociale malgache. » L’historien Loran Hoareau relie la toponymie des Hauts de La Réunion au marronnage. Si, dans la bruyante agitation de la côte, les noms de rues honorent encore les colons, ces sommets et ces cirques majestueux – Cimendef, Anchaing, Mafate... – sont gardiens de la mémoire des marrons. « Ces noms d’origine malgache font apparaître une sorte de carte mentale. Quand on sait la lire, on y devine ce qui permettait aux marrons d’optimiser leurs chances de survie. Il y a les lieux où trouver à manger ou à boire, ceux où trouver des plantes médicinales, ceux à vocation cultuelle, pour rendre hommage aux morts, ou ceux pour tendre une embuscade aux colons. »

Sous le règne du gouverneur La Bourdonnais (1734-1740), la traite négrière et la chasse aux marrons s’intensifient. Les colons « s’organisent autour d’un chef qui cherche à abattre le roi des marrons, pour détruire ce royaume », explique Loran. Oreilles ou pieds coupés, cent coups de fouet et fer rouge sont les peines prévues par le Code noir de 1685. Elles sont préférées à l’exécution : on craint de manquer de main-d’œuvre. Frustré par le manque de récits historiques, Loran reconnecte le présent aux figures de la résistance noire. « Des esclaves construisaient en secret des bateaux pour rentrer à Madagascar. Des mères et leurs enfants se suicidaient en se jetant dans les ravins plutôt que se faire reprendre. » Lors de l’abolition de 1848, on ne sait pas ce qu’il advint des marrons. « Il y a un mystère à l’intérieur de l’île. » Si le royaume se dissipe, sa légende demeure dans l’imaginaire réunionnais, la littérature, la musique...

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« Gèt koté nou sava. Gayar Maloya dan tout’ kalité kabar », chante la jeune fille. Derrière elle, le soleil succombe à l’océan Indien. « Regarde où nous allons. Regarde où nous emmenons la puissance du Maloya. » Musiciens et public voguent dans une transe dansante. « La première fois que j’ai entendu du maloya, j’ai été happée, transcendée », raconte Marie Lanfroy, chanteuse du groupe Saodaj’, qui mélange racines réunionnaises et instruments du monde. Énigme historique, le maloya a probablement accompagné les marrons dans les montagnes et permis aux descendants d’esclaves de perpétuer les rites animistes. « C’est une musique issue de différentes cultures, de gens qui se sont battus pour se libérer des chaînes. Transmise oralement, elle permettait d’exorciser la douleur. Malgré une histoire brutale, c’est une musique de liberté, une piste de décollage, la musique de tous les possibles. »

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Autre pratique des esclaves qui échappa au regard colonial, le moring, art guerrier afro-malgache, était pratiqué en secret dans les plantations et s’apparente à la capoeira brésilienne. « Ces formes culturelles de diasporas ont de multiples origines, sont le fruit de métissages, de créolisation – elles sont vivantes. » Karl Kugel, photographe explorant depuis vingt ans les relations entre la culture réunionnaise et l’Afrique, est fasciné par ce « miracle de la mémoire immatérielle ». « Dans des groupes dominés, sans écriture ni photos, ces pratiques ont été les seuls véhicules pour transmettre une histoire, une langue, une relation avec l’ancestralité... » Au siècle dernier, le maloya et le moring, associés aux revendications autonomistes et au Parti communiste réunionnais, étaient ostracisés, interdits. Krugel, stupéfait de ne rien trouver dans les archives, a débusqué une possible filiation avec les danses du nord du Mozambique. « On sait tout sur Roland Garros, mais rien en ce qui concerne les trois-quarts de la population. Ces pratiques ont failli disparaître, balayées par la modernité. C’est tragique. »

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« Les marrons transportaient avec eux les secrets des plantes. » En contrebas, le vaste cirque de Cilaos – du malgache tsilaosa, « lieu où l’on est en sécurité ». D’un geste sûr, l’homme cueille des fleurs jaunes – plante endémique utilisée pour les problèmes gastro-intestinaux et urinaires, et contre les douleurs menstruelles. Le Refuge-au-boucan-des-cabris-marrons est plus qu’un gîte, où Valmyr Turbot accueille les randonneurs – c’est « une quête humaine, pour retrouver des espaces de liberté ». Ce tisaneur et musicien est une figure charismatique du Dimitile – montagne portant le nom d’un roi marron, dit « l’Insaisissable », qui l’aurait habitée dix ans avant d’être capturé et assassiné.

« La Réunion est un croisement de peuples, et donc de savoirs, dans un environnement botanique unique, explique Valmyr. Isolé au cœur de l’île, il fallait se guérir avec ce qu’il y avait sur place. Le tisaneur est reconnu dans sa communauté, il porte un savoir transmis de génération en génération, souvent en secret. » Valmyr est membre de l’Aplamedom, association de tisaneurs et d’experts pour la recherche et la valorisation des plantes médicinales réunionnaises – une médecine qui, souligne-t-il, « peut être utilisée par tout le monde, hors des monopoles pharmaceutiques ». Mais si la science moderne vient valider ce savoir ancestral, les tisaneurs ont du mal à passer le relais. « Les gens habitent à la ville, les nouvelles générations adoptent la culture américaine et européenne. Il y a de moins en moins de plantes dans les jardins de famille. » Avec la Sécurité sociale s’est généralisé un système de santé où domine le tout-pharmaceutique. « Les tisaneurs, remarque Valmyr, sont les gardiens d’une sagesse dans la relation avec soi-même, l’environnement et l’autre – une sagesse précieuse, de plus en plus rare. »

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Au fil des siècles, esclaves malgaches et africains, engagés indiens et chinois, pirates et naufragés on fait de La Réunion un carrefour unique de cultures et religions. « Il ne faut pas idéaliser : ces cultures ont été forcées de vivre ensemble. Mais elles sont liées, il n’y a pas de ghetto », atteste Marie. Au Port, où elle étudie les beaux-arts, on entend les cloches d’une église, l’appel d’une mosquée, les chants d’un temple tamoul, les percussions du maloya. « En ces jours obscurs de division, de peur de l’autre, c’est un exemple pour le monde. »

La couverture du n°155 de "CQFD", illustrée par Caroline Sury. {JPEG}

Pourtant... « Il y a une substitution qui s’opère. Ce sont des Européens qu’on voit à la télé, l’économie est entre leurs mains. » Swami Advayananda, de l’ashram du Port, observe les mutations. En trente ans, la population est passée de moins de 550 000 à 850 000 habitants. Les gens se sont entassés dans des immeubles – quatre Réunionnais sur cinq vivent aujourd’hui en aire urbaine. « Un jour, on ne reconnaitra plus La Réunion, lance Marie. Supermarchés, déchets, tourisme de masse... » Le premier semestre de 2015, l’île a accueilli 200 000 visiteurs. « Par endroits, on a l’impression d’être sur la Côte d’Azur. Dans le paysage comme dans les mentalités. Ça fait peur. »

Les interminables bouchons sont un symptôme. Entre Saint-Denis et Le Port, en surplomb de la mer, Vinci bâtit la pharaonique route du littoral, l’une des plus chères au monde. Dans son sillage, la tache de béton s’étend telle une lave stérile. « On construit à tout-va. On coupe des arbres centenaires », regrette Marie. « Nous sommes héritiers de ceux qui depuis toujours se sont levés contre le système, en même temps que nous sommes héritiers de ce système », constate le poète et activiste Christophe Barret. « Être en marronnage aujourd’hui, c’est connaître et reconnaître le marronnage qui a existé. C’est un subtil mélange de loyauté et de révolte. C’est rappeler qui nous sommes, nos racines. Les poètes, les tisaneurs, ceux qui jouent le maloya, qui pratiquent le moring… Chacun à son niveau fait face au rouleau compresseur de l’assimilation. »



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Par Francisco Colaço Pedro


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